La Puissance des pauvres

Le 1er janvier 1994, le jour de l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain, l’Armée zapatiste de libération nationale, formée principalement d’indigènes mayas, s’est levée au cri de « Ya basta » : « Ça suffit ! ». Ils ont dit non au modèle néolibéral globalisé qui détruit les Hommes et la planète. Ce, d’une manière inventive, audacieuse et originale qui témoigne de leur puissance d’agir, que Spinoza appelait potentia. Ce sont eux qui ont inspiré le mouvement altermondialiste qui surgira, sur la scène mondiale, quelques années plus tard, en 1999 à Seattle.

Retour sur plus de trente années d’expérience zapatiste, sur trois décennies d’auto gouvernement qui ont permis de mettre en place, au Chiapas, des formes de vie libérées des logiques capitalistes, de toutes formes d’oppression et de domination.

Pourquoi évoquer l’expérience zapatiste trente-deux ans après sa naissance le 1er janvier 1994 ? Quel intérêt y a-t-il à braquer les projecteurs, en ce début d’année 2026, sur cette rébellion qui dure depuis trois décennies alors que (presque) plus personne ne semble s’y intéresser ?

Parce qu’il est plus que temps d’inventer d‘autres récits pour changer notre vécu. De sortir des vielles ornières, en ce premier quart de XXIème siècle, où des nuages de plus en plus menaçants s’accumulent au-dessus de nos têtes. Des nuages que nous connaissons tous trop bien et qui ont pour noms crise écologique, dépassement de 7 des 9 limites planétaires, fuite en avant technosolutionniste, multiplication des guerres, montée des nationalismes et des fascismes et repli frileux sur son pré carré.

Le « terricide », comme le nomment les Mapuche, ce peuple autochtone vivant entre le Chili et l’Argentine, cet « assassinat des écosystèmes tangibles et des personnes qui y habitent », tient en grande partie au dysfonctionnement de notre vieux système qui se targue pourtant d’efficacité, et à la fuite en avant productiviste et consumériste du monde dit « développé ». A l’incapacité aussi des appareils d’Etats, « colonisés » par les intérêts économiques et capitalistes dominants, à mettre un terme au pillage et au processus de dévastation de la planète. Ce « terricide » s’origine également dans le « monomonde » occidental reposant sur quelques grandes croyances et récits éculés, comme la priorité donnée au succès personnel, le consumérisme, le matérialisme, la foi tenace en la rationalité technologique, le culte religieux de l’économie, la mystique de la croissance, et aussi à la conviction bien ancrée que nous sommes tous séparés, séparés les uns des autres et de la nature.

Construire la vie autrement

Il nous faut sortir de ces vieilles histoires -qui ne sont que des histoires- que nous nous racontons depuis trop longtemps. Sortir de ces tous petits récits dans lesquels nous sommes coincés et qui nous mènent droit dans le mur.

Les impasses dans lesquelles nous nous trouvons bloqués nous intiment de construire la vie autrement. De suivre d’autres récits, racontés autrement. Le futur demeure libre et ouvert à tous les possibles, à condition de changer de récit, de changer de rêve et d’emprunter une autre voie pour réenchanter nos existences.

Nous y sommes. C’est ici que réside tout l’intérêt de l’expérience zapatiste, cette utopie réelle, menée au Chiapas depuis trois décennies, qui est l’une des plus remarquables à l’échelle planétaire.

Son objectif ? « Construire un monde meilleur, c’est-à-dire neuf », soulignait, en mai 1996, le sous-commandant Marcos. « En luttant contre le néolibéralisme et pour l’humanité. »

Non, nous ne sommes pas condamnés à une existence conçue comme une course contre la montre, et à une lutte de tous contre tous. Pas condamnés à cette fuite en avant pour la survie à court terme qui sape les bases d’une vie soutenable sur le long terme. « L’avenir, il ne faut pas l’attendre, il faut le faire », écrivait, en 1936, Simone Weil (« La vie et la grève des ouvriers métallos).

 

Une armée indigène à San Cristobal de Las Casas

Dans la nuit du 1er janvier 1994, une armée indigène, que personne n’avait vu venir, s’empare soudain de San Cristobal de Las Casas et de plusieurs autres municipalités du territoire du Chiapas (Mexique) au cri de « Ya basta » : « Ça suffit ! ». Ce 1er janvier 1994 est aussi la date de l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange Nord-Américain, qui détruira l’agriculture paysanne mexicaine et contribuera, au fil des décennies, à générer une phénoménale explosion du niveau de violence dans le pays.

Ce 1re janvier 1994 est donc un moment clé pour le gouvernement néolibéral du Mexique, qui vient de faire son entrée dans le club des riches de l’OCDE, et qui s’apprête à livrer le pays et ses paysans aux appétits des multinationales des Etats-Unis et du Canada.

Cette Armée zapatiste de libération nationale, composée de femmes et d’hommes, d’indigènes mayas aux visages couverts d’un foulard de couleurs, occupe alors des installations militaires et gouvernementales dont l’hôtel de Ville de San Cristobal. L’ancienne capitale du Chiapas, perchée à plus de 2 000 m d’altitude, se réveille lentement, un peu groggy après la fête du Réveillon. Soudain « au cours de la journée, un kaxlan, qui se disait sous-commandant des insurgés (…) harangua la foule réunie sur la place publique, déclarant joyeusement et non sans courtoisie la guerre au gouvernement et présentant en quatre ou cinq points le projet des commandants et, derrière ceux-ci, des communautés indigènes », écrit Jean Robert (1937-2020), un ancien architecte, historien des techniques et enseignant à Cuernavaca (capitale de l’État de Morelos au Mexique), dans son livre « La Puissance des pauvres », co-écrit avec le diplomate et ancien ministre Majid Rahnema (1924-2015).

Le 2 janvier 1994, l’armée zapatiste se retire de manière pacifique de San Cristobal, avant l’arrivée des soldats fédéraux. D’intenses combats se poursuivent autour de Rancho Nuevo, principal camp militaire de la région, tandis que les troupes zapatistes se trouvent prises au piège dans le centre d’Ocsingo et que l’armée mexicaine bombarde les communautés, raconte Jérôme Baschet dans son livre « La rébellion zapatiste » (Champs Flammarion, 2005). Cet historien, médiéviste, enseigne depuis 1997 à l’Universidad Autónoma de Chiapas, à San Cristóbal de Las Casas, tout en enseignant, en parallèle, à l’EHESS jusqu’en 2016. C’est l’un des meilleurs connaisseurs et l’un des plus fins analystes de ce mouvement politique en lutte contre le capitalisme néolibéral.

Que demandent les zapatistes ? Avant tout à être entendus après des siècles de violences et de mépris à leur égard, après une « longue nuit de 500 ans » et aussi des modifications de certains points précis de la constitution du Mexique, afin d’obtenir le respect de leurs cultures, de leurs langues ancestrales, coutumes et croyances, et enfin et surtout, le droit à l’autodétermination.

En prenant les armes, le jour de l’entrée en vigueur de l’ALENA, ils dénoncent aussi l’extrême pauvreté dans laquelle sont confinées les populations indigènes depuis 500 ans.

Mais, il ne s’agit pas pour autant d’une guerre séparatiste. « A aucun moment, les zapatistes n’ont eu l’intention de se séparer du Mexique », insiste Jean Robert.

Après deux semaines de répression sanglante, sous la pression d’importantes manifestations du peuple mexicain qui demande l’arrêt des combats, la négociation et la paix, le très pro business président de la république, Carlos Salinas de Gortari, décrète le cessez le feu, le 12 janvier.

L’armée zapatiste de libération nationale (EZLN) se décide alors à abandonner la lutte armée pour privilégier la lutte politique.

 

Le 400ème anniversaire de Bartolome de las Casas

L’EZLN n’est pas née et n’a pas surgi de la nuit, du jour au lendemain, en janvier 1994. Cette insurrection est le fruit de vingt années de luttes. Elle a débuté, en 1974, avec le Congrès indigène du Chiapas qui commémore le 400ème anniversaire de Fray Bartolome de las Casas (1474-1566), ce dominicain, ami des Indiens, qui a proclamé pour la première fois, il y a un demi-millénaire, l’universalité des droits de l’Homme.

Cette rébellion intervient dans un Etat, le Chiapas, qui est l’un des plus pauvres de la République mexicaine. Un Etat dans lequel les paysans ont vécu jusqu’aux années 1970 dans un véritable état de servitude.

L’action pastorale de l’évêché de San Cristobal, et en particulier de Samuel Ruiz, son évêque de 1959 à 1999, jouera un rôle important dans le processus qui mènera à cette guerre éclair. Samuel Ruiz et l’église qu’il anime sont « nourris » par la théologie de la Libération, ce courant de pensée chrétienne visant à rendre dignité et espoir aux pauvres et qui encourage l’auto-organisation des opprimés.

L’évêché de San Cristobal parvient magistralement à combiner la tradition indienne multiséculaire à l’idéologie chrétienne de fraternité. « Le principe de cette action pastorale est moins de diriger et d’enseigner que d’apprendre, de demander et d’écouter, selon la méthode dite du Tijwanel (littéralement « faire sortir ce qu’il y a dans le cœur de l’autre »). Il s’agit de promouvoir une circulation horizontale de la parole dans des assemblées, de recueillir la parole présente dans le peuple pour la rassembler et la redistribuer», explique Jérôme Baschet.

Outre l’Eglise, le mouvement social de l’EZLN s’appuie aussi sur des militants politiques maoïstes venus du centre et du nord du Mexique et sur des organisations dirigées par les indigènes eux-mêmes.

Après avoir occupé les terres des grands propriétaires (finca), qui les oppriment depuis des générations, ces indigènes obtiennent enfin, à la fin des années 1970 et dans les années 1980, au prix d’une féroce répression, la disparition des fincas et la répartition d’une part importante des terres communales (les ejidos). Ces terres gérées collectivement représentent, en 1993, 50 % des terres du Chiapas, contre 20 % en 1960.

En 1983, une poignée de guérilléros, issus des Forces de libération nationale, créent, au fin fond du Chiapas, l’Armée zapatiste de libération nationale, « avec la ferme intention, à la mode de Che Guevara, d’y « allumer » la Révolution », aux côtés des Mayas tzotziles, tzeltales, tojolabales, choles de la région », écrit Bernard Duterme, dans le livre « Zapatisme : la rébellion qui dure » ( Syllepse, 2014). Ils sont rejoints par un universitaire mexicain haut en couleurs, nourri des enseignements de la théologie de la libération et de ses lectures de Marx, d’Engels, de Foucault et d’Althusser. Celui qui sera connu, plus tard, sous le nom de sous-commandant Marcos.

L’insurrection zapatiste, née en 1994, n’a pas pour objectif de prendre le pouvoir mais de créer « quelque chose à peine plus difficile : un monde nouveau », selon les mots, prononcés en février 1994, par ce même sous-commandant Marcos, reconnu et célébré pour ses qualités littéraires, son ironie et son humour.

« Ce désintérêt pour la prise de pouvoir d’Etat fait écho au zapatisme des années 1910 avec l’épisode de l’entrée dans Mexico des villistes et zapatistes en décembre 1914, et à la scène qui se déroula dans le Palais national où Villa et Zapata prirent place, tour à tour, dans le fauteuil présidentiel », raconte Jérôme Baschet. Celui-ci fait référence, ici, à Emiliano Zapata (1879-1919) et Francisco « Pancho » Villa (1878-1923), ces deux figures légendaires de la mémoire collective de la Révolution mexicaine (1910-1920).

Au mois d’août 1994, une assemblée plénière est réunie à Guadalupe Tepeyac en zone tojolabal. Quelques 7000 personnes sont présentes. C’est à ce moment-là que l’EZLN annonce la formation d’un mouvement pacifiste, tout en invitant les populations à rejoindre le processus pour construire «un espace libre et démocratique pour nourrir les combats politiques » à venir. Deux grandes consultations pour la paix et la démocratie sont menées auxquelles participent 1,3 million de personnes à l’échelle du Mexique et 60 000 personnes de 28 pays, au niveau international.

(J’ai déplacé ci-dessous le bloc de texte, en bleu ci-dessous, qui était plus loin dans la version précédente, parce qu’on m’a expliqué que la saisie des terres et la réforme agraire datait de 1994 🙂

L’EZLN saisit alors, en cette même année 1994, les moyens de production des moyens et grands propriétaires au profit des autorités civiles locales, puis organise une réforme agraire et la distribution des terres aux paysans. « C’est la récupération massive de ces terres, qui constituent leur principal moyen de production, qui va rendre possible la construction de leur autonomie », insiste Jérôme Baschet.

En février 1996, le gouvernement fédéral signe avec l’Armée zapatiste de libération nationale les Accords de San Andrès sur les droits des indigènes et la culture, en vertu desquels le gouvernement devait s’engager à amender la constitution dans le but d’attribuer des droits aux populations indigènes. Les zapatistes demandent, de leur côté, la fin des persécutions et des violations des droits de l’Homme sur leurs territoires.

Cette réforme constitutionnelle n’ayant finalement pas aboutie, les zapatistes se décident à bâtir leurs propres structures autonomes.

Un projet d’émancipation

En 1998, trente municipalités se déclarent en rébellion. Les communautés indigènes créent alors les Municipalités rebelles autonomes, connues sous l’acronyme de MAREZ, initiant ainsi un processus d’auto gouvernement basé sur le principe zapatiste « commander en obéissant ». C’est un projet d’émancipation qui prend appui sur une forme d’auto-gouvernement populaire qui vise à la « construction d’une nouvelle vie ».

Ce projet d’autonomie est approfondi, en 2003, avec la création des caracoles, qui sont des centres politico-culturels et administratifs du mouvement, et aussi de cinq Conseils de bon gouvernement, chargés d’articuler la structure autonome, qui fédèrent 27 Communes autonomes rebelles zapatistes. Une nouvelle étape a été franchie, en 2019, avec la création de sept nouveaux caracoles et de quatre nouvelles Communes autonomes sur des terres récupérées par l’EZLN, le tout sur un territoire géographique qui équivaut, de par ses dimensions, à celui de la Bretagne.

Le mouvement zapatiste se compose d’une partie civile, qui se charge de l’autonomie, et d’une partie militaire qui se charge de l’autodéfense dissuasive. Les deux parties sont bien distinctes. L’une est fondamentalement horizontale et démocratique, basée sur les décisions collectives en assemblées. L’autre est hiérarchique et pyramidale, avec ses ordres de commandement et ses grades.

Cet édifice, profondément démocratique, repose sur le principe «le peuple dirige et le gouvernement obéi ». Principe que l’on trouve affiché sur des panneaux plantés à l’entrée des territoires zapatistes.

Ici, au Chiapas, les mandats sont conçus comme des « charges » révocables à tout moment, et accomplies sans rémunération ni aucun type d’avantage matériel. « Il n’y a pas d’élection et pas non plus de professionnalisation du pouvoir. Ce sont des éléments clés. Personne ne brigue une charge. Ce sont les communautés elles-mêmes qui sollicitent celles ou ceux qu’elles estiment les plus aptes à remplir une mission, » souligne Elise Haddad, historienne des images européennes médiévales et mexicaines coloniales, docteure de l’EHESS et membre du Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte (CSPCL). Cette « charge » est appréhendée comme un service rendu à la collectivité. Elle fait écho aux sept principes du « Commander en obéissant » et particulièrement au premier de ceux-ci qui invite à « servir et non se servir ».

L’humilité et la simplicité des zapatistes transparait aussi à travers le lieu, d’une grande modestie, où siège le Conseil de bon gouvernement : une petite maison en bois -ornée de peintures murales- avec, à l’intérieur, une table, quelques bancs et des images au mur qui témoignent d’échanges avec d’autres peuples en lutte de par le monde.

Chaque commune délègue en permanence deux ou trois représentants au Conseil de bon gouvernement de la zone. Les délégués au Conseil se relaient par courtes périodes de dix ou quinze jours, selon les cas, ce qui leur permet de revenir dans leurs villages pour s’occuper de leurs familles et de leurs terres.

« Il découle de cette forme d’organisation une certaine lenteur. Mais, cette lenteur peut aussi s’avérer être un avantage », s’amuse Elise Haddad. « Elle laisse le temps de s’informer, de soupeser les avis et les propositions et d’élaborer collectivement des décisions en obtenant l’assentiment de tous, ou, à défaut d’une majorité claire », analyse Jérôme Baschet dans un autre livre (« Adieux au capitalisme ». Autonomie, société du bien vivre et multiplicité des mondes. La Découverte Poche, 2016).

Pour se libérer de toute forme d’oppression et de domination, les zapatistes ont choisi de construire leur autonomie en prenant appui sur un gouvernement collectif, et non sur une structure étatique. Ils ont tout fait pour que la séparation entre gouvernants et gouvernés soit la plus ténue possible.

En découle une dé-spécialisation des tâches politiques qui repose sur le principe que les gens ordinaires sont tous capables de se gouverner par eux-mêmes. « Les membres des conseils autonomes insistent sur le sentiment initial d’être démuni face à la tâche qui leur incombe, pointe Jérôme Baschet. Et c’est précisément dans la mesure où elle assume de ne pas savoir que la personne, qui a une fonction d’autorité, peut agir comme une « bonne autorité » qui s’efforce d’écouter et d’apprendre de tous, qui sait reconnaître ses erreurs et permet que la communauté le guide dans l’élaboration des décisions. »

Le pouvoir qu’ils exercent est, en outre, un pouvoir sous contrôle, soumis à de multiples interactions et négociations informelles avec les différentes instances et assemblées.

« L’expérience zapatiste met tout en œuvre pour se soustraire à l’influence de son ennemi déclaré, le capitalisme, auquel elle oppose un projet d’émancipation sociale et une expérience d’autogouvernement », poursuit Jérôme Baschet dans « Adieux au capitalisme » avant d’ajouter, en guise de pic, « que la construction du bien commun n’est pas nécessairement vouée à s’incarner dans l’Etat ».

Une « esthétique de la résistance » 

La singularité de l’expérience zapatiste se manifeste également, depuis qu’ils sont « passés du feu à la parole », par la façon qu’ils ont de se faire entendre et comprendre au fil des communiqués qu’ils publient sur leur site enlacezapatista. « C’est une pensée très métaphorique qui s’appuie sur des mythes, tout en produisant des analyses profondes sur le devenir du système monde », analyse un autre militant d’un Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte, qui a préféré rester anonyme.

Certains évoquent une « esthétique de la résistance » pour tenter de mettre des mots sur leur parole inventive et poétique, nourrie de récits concrets et d’humour. « Ils ont une réelle capacité à produire des symboles forts comme celui du passe-montagne noir qu’ils portent, ou celui de l’escargot (caracoles) qui est devenu leur emblème. Mettre en avant ce symbole de l‘escargot traduit bien le choix qu’ils ont fait de ralentir face à l’accélération du temps et à « la tyrannie des horloges » qui gouverne le monde capitaliste globalisé», pointe l’anthropologue et auteur Jean Foyer.

Prendre pour emblème l’escargot c’est aussi se référer symboliquement à la conception cyclique du temps qui est celle des Mayas, opposée à la conception linéaire en vigueur en Occident. Les zapatistes nous invitent à avancer en nous posant des questions, sans carte ni programme à suivre, à accepter l’incertitude, la contingence et les confusions de la pratique. Pour eux, le chemin se fait en marchant.

« Ils surprennent tout autant lorsqu’ils affirment défier le désenchantement présent en posant un pied dans le passé et l’autre dans le futur. C’est un geste très puissant, car allier passé et futur est précisément ce qui est impensable dans les régimes d’historicité antérieurs », ajoute Jérôme Baschet.

 

L’importance du travail collectif

La singularité de l’expérience zapatiste transparaît aussi dans les instances qu’ils ont mises en place dans les domaines de la production, de la justice, de l’éducation et de la santé, là aussi de manière démonétisée et sans recourir à la forme salariale.

Les communautés zapatistes autonomes s’auto-financent presque entièrement en prenant appui sur plusieurs mécanismes. Une partie des bénéfices issus des ventes de produits comme le café, réalisées hors du territoire zapatiste et dans d’autres Etats du Mexique, sont reversées aux communautés pour un usage collectif.

Mais c’est surtout le travail collectif qui permet de financer la plupart des services publics. Les familles donnent toutes de leur temps pour participer à des tâches collectives. De leur temps pour entretenir et faire tourner les écoles, les cliniques et les centres de centres de santé autonomes qui lient médecine traditionnelle et médecine moderne.

« En général, le niveau de vie des familles zapatistes est plus élevé que celui des familles qui ne le sont pas. Car l’économie zapatiste prend appui sur l’accumulation collective et pas sur l’accumulation individuelle comme chez leurs voisins», écrivent Lia Pinheiro Barbosa, militante et professeure de sociologie à l’Université d’État de Ceará basée à Fortaleza, au Brésil et  Peter M. Rosset, universitaire, auteur et activiste qui réside au Chiapas, dans leur livre « Lessons from the Zapatistas » (Fernwood publishing, septembre 2025).

En matière agricole, ils ont poursuivi leurs pratiques multiséculaires basées sur la polyculture, les semences paysannes et l’agroécologie.

Pour les zapatistes, la terre est la mère, ce n’est pas une marchandise. « La terre ne nous appartient pas. C’est nous qui lui appartenons», soulignent-ils.

Jean Robert célèbre, lui, « la maturité » des zapatistes qui essayent de récréer une bonne vie. « Personne n’y est riche de richesse économique, souligne -t-il. Mais lorsque leurs communautés ne sont pas harcelées par des forces extérieures hostiles, chaque personne y a accès aux éléments de la subsistance ». Le co-auteur du livre « La Puissance des pauvres » invite vivement ce qu’il nomme « le monde riche » à recourir à un « principe de suffisance » -assez, mais jamais trop- et à sortir de l’idéologie du toujours plus. Cela fait écho à un autre concept phare des zapatistes : « marcher au rythme des plus lents ».

Le système autonome de justice zapatiste, gratuit lui aussi, et formé de trois niveaux d’instances, a été une des premières structures à être mise en place. Les autorités communales qui ont en charge les questions de justice sont élues de manière, directe, libre et démocratique. C’est un système très horizontal qui vise à rapprocher le plus possible les communautés et les autorités. C’est aussi une justice qui privilégie la réparation des dommages et l’accord entre les parties. Les peines prennent le plus souvent la forme d’un travail d’intérêt général. Mais jamais d’amendes financières.

Développer leur conscience critique.

Le système éducatif, gratuit lui aussi, vise, en premier lieu, à développer la conscience critique des populations. « L’idée d’éduquer pour libérer relève d’une conception d’émancipation par l’éducation. Elle est portée par un projet collectif : celui de créer une société plus juste, en se fondant sur des cultures et des valeurs communes. Il s’agit d’un mécanisme de transformation démocratique de la réalité sociopolitique », insiste Bruno Baronnet, enseignant-chercheur en éducation à l’Université de Veracruz (Mexique).

Leur système éducatif vise à rompre avec l’éducation officielle et à permettre aux populations de se réapproprier leurs langues mayas, les langues Tseltal, Tzotzil, Tojolabal et Zoque notamment. Les enseignements sont regroupés sur trois jours de la semaine et sont organisés en trois niveaux : l’école primaire pour permettre aux enfants d’apprendre à lire et à écrire ; l’école secondaire supérieure pour les enfants qui sont déjà alphabétisés et disposent déjà de certaines connaissances ; et un enseignement dit supérieur pour ceux qui savent parfaitement lire et écrire et ont des connaissances de base en mathématiques. Les programmes scolaires incluent les mathématiques, l’histoire, la politique, la géographie, la culture, les arts, le sport, la santé et aussi des apprentissages agricoles. Les enseignements, tous collectifs, ne se déroulent pas forcément dans des classes. Ils peuvent se tenir également dans d’autres lieux de vie collective, dans les milpas notamment, ces petits écosystèmes mésoaméricains où l’on cultive du maïs, des haricots et de la courge.

Ici, il n’y a pas de système de notations. « Nos méthodes d’enseignement sont basées sur la participation des élèves. Ceux-ci prennent en main un sujet, l’analysent, et expriment leurs points de vue », souligne un enseignant du Caracol III La Garucha. A la fin de chaque cycle, les enseignants se réunissent avec les étudiants pour évaluer, collectivement, ce qui a été compris et assimilé, ou non.

Ces enseignements permettent aussi aux populations indigènes de se réapproprier leurs langues et de raviver leur culture Maya, ses valeurs et ses modes de pensée. Un exemple ? Chez les Mayas, les enseignements ne passent pas uniquement par la tête (l’intellect) mais aussi par le cœur. C’est le cœur qui se trouve au centre de leur cosmovision. L’expression « Corazonar », qui signifie grosso modo « penser avec le coeur», l’exprime parfaitement.

On y apprend également l’estime de soi et les moyens de se défendre et de décrypter les pratiques et la vision du monde kaxlan (blanc et métisse). Et aussi le respect des anciens, des valeurs traditionnelles, des arts et des traditions, en entretenant les mémoires collectives.

Une méthode d’analyse anticapitaliste, anticolonialiste et anti patriarcale

Au cours de ces trente dernières années, les zapatistes ont forgé leur propre théorie sociale et politique critique, une sorte d’abécédaire, doublé d’une méthode d’analyse anticapitaliste, anticolonialiste et anti patriarcale. Celle-ci apparaît très nettement à travers leur Séminaire de pensée critique face à l’hydre capitaliste. Ces théories prennent appui sur de rigoureuses méthodes d’analyses, basées sur les apprentissages de ces populations mayas au fil des siècles. Et aussi sur la capacité dont elles ont fait preuve pour résoudre les problèmes auxquels elles ont été confrontées au cours de leur histoire. C’est une théorie et une méthodologie qui propose une approche critique des problèmes sociaux, qu’ils soient contemporains ou anciens.

Les zapatistes ont compris qu’il leur fallait, pour asseoir leur combat contre le capitalisme, gérer eux-mêmes leurs lieux de travail, les terres et aussi les coopératives. C’est cela notamment qui leur a permis de passer, très concrètement, des discours théoriques à la pratique.

« Dans l’histoire récente du Mexique, les zapatistes ont joué un rôle déterminant dans la dénonciation du modèle de prédation capitaliste qui s’appuie sur la confiscation et le pillage des ressources », pointent Lia Pinheiro Barbosa et Peter M. Rosset. Ce modèle destructeur se poursuit, aujourd’hui, sous la forme des mégaprojets que sont le Train Maya (un projet de ligne de chemin de fer de 1 554 km à travers cinq États du Mexique) et le corridor interocéanique de l’isthme de Tehuantepec (une ligne de chemin de fer de 300 km pour relier des ports et des zones économiques et industrielles).

Hier, comme aujourd’hui, les zapatistes dénoncent fermement le rôle joué par les Etats, qui se sont appliqués, tout au long de l’histoire, à protéger et à favoriser l’idéologie et les politiques économiques capitalistes prédatrices.

Le grand mérite du mouvement zapatiste est d’avoir su, depuis trente ans, conjuguer des réflexions théoriques à une mise en œuvre pratique, sur le terrain. En insistant aussi sur le fait que c’est aux populations de se libérer par elles-mêmes. Que personne d’autre ne le fera pour elles… A bon entendeur.

 

Eric Tariant

 

Pour aller plus loin :

 

Aux livres cités dans le texte, qu’il faudrait réunir dans cette partie, je vous propose d’ajouter celui-ci après.

Sur le voyage zapatiste en Europe de 2021 :

« Terres rebelles. Le voyage zapatiste en Europe », de Lisa Lugrin, Jérôme Baschet et Métie Navajo (Futuropolis, 2025).

« Pour la vie », (un documentaire consacré, lui aussi à la venue des zapatistes en Europe). Réalisé par Sandra Blondel et Pascal Hennequin, produit et distribué par fokus21. En libre accès sur le site : https://www.fokus21.org/pourlavie

 

Consulter les sites :

Les communiqués et textes du mouvement zapatiste sont traduits et accessibles sur https://enlacezapatista.ezln.org.mx

On trouve de nombreux articles traitant de l’expérience zapatiste sur les sites suivants :

http://cspcl.ouvaton.org/

https://radiozapatista.org/?lang=en

https://lundi.am (taper zapatiste dans la barre de recherche)

Periodismo de abajo