Rob Hopkins a lancé, il y a vingt ans en Grande Bretagne, le réseau citoyen des villes et territoires en transition.

Son objectif ? Reconstruire la résilience des territoires pour les rendre moins dépendants des énergies fossiles alors qu’il ne reste plus que quelques décennies de pétrole et de gaz au rythme de consommation actuel (un peu plus pour le charbon). Et préparer l’ère de l’après pétrole en s’appuyant sur des milliers d’initiatives locales à travers le monde. L’activiste voit la fin du pétrole bon marché comme une opportunité. L’occasion de réinventer et de reconstruire le monde en misant sur la puissance d’une visualisation positive de notre futur. Portrait.

Rob Hopkins, champion des villes en transition : épisode du podcast Écologie : des voix internationales pour la planète | France Culture

Il déboule tout sourire sur la grande scène du festival, vêtu d’une combinaison spatiale et d’un scaphandre, en tenant dans sa main gauche une pancarte : « Je reviens du futur. Nous avons gagné ». Nous sommes au mois d’août 2024 au Boomtown Festival, un festival de théâtre et de musique qui se tient, chaque été, près de Winchester, dans le Hampshire (Grande Bretagne). Rob Hopkins enlève aussi sec son scaphandre avant de prendre la parole sur un ton joyeux et assuré devant plusieurs milliers de spectateurs « Je suis un voyageur du temps, lance-t-il devant les spectateurs médusés. Nous sommes allés dans le futur. Et nous avons rapporté des photos pour vous montrer à quoi ressemblera notre monde en 2030. En six ans, nous sommes parvenus à complètement changer la donne en oeuvrant tous ensemble de manière collective.»

Défilent alors derrière lui, sur un écran géant, des photos de grandes villes arborées et fleuries, de rues et d’avenues tranquilles, sans aucune voiture, emplies d’un flux continu de vélos. L’air y est pur et on peut entendre des chants d’oiseaux. Le béton des autoroutes et des parkings de supermarché a été enlevé. Ces espaces, libérés de l’asphalte, ont été aussitôt investis par des potagers et des arbres fruitiers. Les énergies renouvelables l’ont définitivement emporté au grand dam des grands groupes pétroliers qui ont tous fait faillite.

« Tout ce que nous voulons voir advenir existe déjà dans de nombreux lieux. Ce qui nous manque, c’est le désir de bâtir ce monde heureux et apaisé », insiste-t-il, avant d’inviter le public à « tomber amoureux du futur. » Pour y parvenir, il faut se raconter des histoires, martèle-t-il, l’air enjoué. Imaginer le futur dont nous rêvons, puis lui donner vie dans la réalité. « N’arrêtez pas de rêver, de désirer. Et, à l’image des étudiants de mai 1968 à Paris, mettez l’imagination au pouvoir ».

Rob Hopkins est convaincu de l’utilité et de l’urgence de raconter des histoires positives pour déclencher le passage à l’action. Il propose depuis plusieurs années à des groupes et organisations des ateliers « pour tomber amoureux du futur ». Vous aimeriez appréhender ce que cela signifie très concrètement de mettre l’imagination au pouvoir ? Un conseil : allez lire, sur son site Internet (www.robhopkins.net), son jubilatoire « Manifeste du ministère de l’imagination ».

 

L’idéal du bodhisattva

Né à Londres en 1968 d’un père architecte et d’une mère au foyer, le jeune Rob est un enfant créatif qui aime dessiner, lire, peindre et faire des maquettes. Doté plutôt jeune d’une conscience politique, il participe, dès l’adolescence, à des manifestations antinucléaires, lutte contre la création de nouvelles routes dans les dernières années du gouvernement Thatcher, et devient végétarien.

A 18 ans, son A-level en poche (l’équivalent du baccalauréat outre-Manche), il quitte la Grande Bretagne pour aller vivre deux ans et demie en Toscane, dans un monastère bouddhiste tibétain. « Cela a changé ma vie », glisse-t-il. « J’ai été particulièrement marqué par l’idéal du bodhisattva pour qui rien ne rend plus heureux que de vivre au service des autres. Les bouddhistes expliquent également que si quelque chose ne va pas, la solution est d’abord à chercher en soi. Cette idée forte a été un axe essentiel du mouvement de la transition », souligne-t-il.

Après son séjour toscan, il voyage un an et demi en Inde, en Chine et au Tibet. C’est au cours de ce périple qu’il rencontre sa femme avec laquelle il part s’installer à Bristol. Là, il apprend la permaculture, passe un doctorat (option qualité environnementale et gestion des ressources naturelles) avant de partir enseigner la permaculture, à Kinsale, en Irlande, de 1996 à 2005.

En 2005, Rob Hopkins, sourire aux lèvres et look d’éternel étudiant, met le cap sur Totnes, un bourg de 9000 habitants, dans le sud du Devon, où il s’installe avec sa femme et ses quatre fils.

Totnes en Transition

Transition Town Totnes: Explore Eco Homes Weekend -

Là, avec une bande de nouveaux amis, il applique les outils de la permaculture (une méthode visant à cultiver et à aménager les territoires à la manière d’écosystèmes autonomes productifs et économes en travail comme en énergie) à l’échelle de Totnes. Ils lancent des groupes d’action autour des thèmes de l’alimentation, de l’énergie et de l’économie. Créent des jardins partagés, installent des panneaux photovoltaïques sur les toits, initient une monnaie locale. L’enthousiasme suscité par ces initiatives de transition auprès de la population, les publications postées par Rob Hokpins sur son blog rendant compte de ces changements positifs, et aussi et surtout, le bouche à oreille planétaire, incitent de nombreux groupes, éparpillés sur presque tous les continents, à bâtir leur propre initiative de Transition en s’inspirant de l’exemple de Totnes.

« Le réseau a été fondé par un groupe de citoyens britanniques à partir de la vision de Rob Hopkins. C’est lui qui est à la source de tout cela, explique Filipa Pimentel, chercheuse en écologie forestière et ancien haut fonctionnaire européen. Dans le sillage de la crise des subprimes, celle-ci décide de prendre le large et de consacrer bénévolement deux années de sa vie professionnelle au réseau. Elle œuvre à sa structuration et à son organisation en créant et coordonnant les hubs nationaux du mouvement, tout en contribuant à former les personnes de ces groupes. « Les fondateurs du réseau de la transition sont avant tout des conteurs d’histoires, et Rob en être l’architecte en chef. Il parvient, de façon tout à fait étonnante, à amplifier les histoires positives de transition », poursuit Filipa Pimentel. Celle-ci décrit un homme solaire, résolument et volontairement optimiste, sans être naïf. Un « homme sans égo » qui réussit à se ménager des plages de temps libre pour cultiver son potager, dessiner et réaliser des estampes, ses « dadas » et passions privées.

How to Fall in Love with the Future

Orateur chaleureux et enthousiaste, plein d’humour et de sens de l’autodérision, il multiplie les tournées de conférences en Europe pour semer la bonne parole. Julien Dezécot, le directeur de la publication du magazine et site internet « Sans Transition », qui l’accompagne depuis sept ans dans ses tournées en France, devant des salles de 500 personnes, dépeint « un homme d’une énergie folle qui emporte les gens » de tous horizons politiques, en leur proposant d’imaginer à quoi ressemblerait leur territoire en 2030.

Rob Hopkins occupe désormais son temps à écrire et à former des groupes au pouvoir de l’imagination. Son nouveau livre « How to Fall in Love with the Future : A Time Traveller’s Guide to Changing the World » sera publié le 17 juin chez Chelsea Green Publishing. Si vous êtes à Londres le 26 juin, vous êtes invité -sur réservation- à Conway Hall (de 18h30 à 20h) au lancement du livre en sa présence. « Ce sera une soirée magique, avec des voyages dans le temps, des échanges et des lectures d’extraits pointant les idées fortes de mon livre », écrit-il, enthousiaste, sur sa page Linked In.

Eric Tariant

 

ENTRETIEN AVEC ROB HOPKINS

 

« Aider les gens à tomber amoureux du futur »

 

 « Nous oeuvrons pour lutter contre l’effondrement écologique et contre la crise sociale qui affecte la santé mentale d’un nombre croissant de gens, tout en cherchant à apporter des réponses à la montée de l’intolérance et du fascisme en reconstruisant le tissu social des communautés », souligne Rob Hopkins. « Et si ces défis énormes portaient en eux l’espoir d’une renaissance économique, culturelle et sociale sans précédent ?» nous interpelle-t-il. Entretien.

Totnes, ville en transition : entretien avec Rob Hopkins |midi:onze : la ville à l'heure du changement

Comment vous est venue l’idée de créer le réseau de la transition?

Au début des années, j’enseignais la permaculture dans un collège à Kinsale, une ville de 6 000 habitants située dans le Sud de l’Irlande. Lors de ma dernière année d’enseignement, j’ai proposé à mes étudiants de redesigner Kinsale, en imaginant leur ville sevrée des énergies fossiles. Je leur ai suggéré de libérer leur imagination pour concevoir une Kinsale plus heureuse et apaisée qu’auparavant. Le fruit de leurs travaux a été compilé et publié dans un ouvrage que j’ai mis en ligne et qui a été téléchargé 5 à 6000 fois en l’espace de quelques mois.

Quand, je me suis installé à Totnes, dans le Devon, en 2005, j’ai lancé un enseignement de design permaculturel dans lequel j’évoquais longuement l’expérience que nous avions menée à Kinsale. Très vite, les gens ont baptisé l’initiative Transition Town Kinsale. Car, c’est bien de transition qu’il s’agit. Nous nous sommes répartis les tâches, au sein de notre groupe, afin de lancer une initiative de transition à Totnes. Durant les premières années, nous nous sommes employés à créer les infrastructures de ce qui allait devenir le réseau de la Transition.

 

La Transition est-elle un catalyseur du changement ?

Oui, c’est vraiment l’idée. Il ne faut surtout pas croire que la cavalerie des westerns de notre enfance viendra nous sauver. C’est nous qui sommes la cavalerie. C’est à nous citoyens de changer les choses. Ni les Etats, ne les entreprises ne le feront. Se mettre en mouvement est essentiel. Cela permet de réveiller notre capacité d’agir. «Quoi que tu rêves d’entreprendre, commence-le. L’audace a du génie, du pouvoir, de la magie », soulignait Goethe.

Nous vivons dans des cultures qui valorisent de façon disproportionnée les grands projets, les grandes réalisations. J’ai compris, au fil des ans, que les petits projets, les petites initiatives étaient tout aussi importantes. Cela peut se traduire par une action locale de sensibilisation des voisins qui habitent la même rue ou le même immeuble. A Totnes, par exemple, des habitants se sont mis à planter des dizaines d’arbres fruitiers dans leur rue. Il faut avancer pas à pas. Que pouvons-nous faire d’autre après cette première réalisation ? A Totnes, ce même groupe a œuvré à soutenir, dans un second temps, des producteurs de fruits et légumes bio pour qu’ils alimentent les cantines scolaires.

Dans le centre-ville de Bruxelles, dans un quartier difficile, un groupe a créé un jardin extraordinaire qu’ils ont baptisé Potager Alhambra, de façon à créer un espace de rencontre pour les habitants du quartier et insuffler du positif dans un quartier qui souffre d’une image négative. Six mois après le lancement, en pleine crise migratoire, quand de nombreux réfugiés sont arrivés à Bruxelles, ils ont mis en place une cantine gratuite qui a fourni plus de mille repas par jour. C’est le premier pas qu’ils avaient accompli, en créant ce jardin, qui leur a donné la confiance et l’audace de se lancer dans un projet plus important.

 

La découverte de la permaculture semble avoir joué un rôle essentiel dans votre décision de lancer le mouvement de la transition.

Oui, tout à fait. Auparavant, en tant qu’activiste je cherchais surtout à me battre contre. Contre la destruction du vivant et de la biodiversité notamment. Dans les années 1980, un ami m’a offert un ouvrage de permaculture qui mettait l’accent sur la nécessité de réparer la terre. Les auteurs du livre avaient effectué un tour du monde pour tenter d’identifier les systèmes qui fonctionnent le mieux. Ils ont compris que les dysfonctionnements et les échecs des organisations humaines tiennent avant tout à leurs designs défectueux. L’énergie fossile bon marché nous encourage à aménager nos espaces de vie de manière peu harmonieuse et dispendieuse. Il va nous falloir designer un monde post énergies fossiles. La permaculture m’a permis de chausser de nouvelles lunettes pour voir le monde.

 

Comment s’est faite cette rencontre avec la permaculture ?

Lors d’un long séjour en Inde, au Pakistan et au Nord de la Chine, quand j’avais une vingtaine d’années, j’ai voyagé aux côtés d’un australien qui était originaire d’une commune qui fut une des toutes premières à s’inspirer des principes de la permaculture. Au cours de notre voyage, nous avons visité la vallée de la Hunza, au Pakistan, qui est l’endroit le plus incroyable que je n’ai jamais vu. On se serait cru au paradis. Ce peuple a un rapport idéal avec la nature On a découvert, dans cette vallée, perchée à 2500 mètres d’altitude, des jardins en terrasses et, pour les arroser, un prodigieux système de canalisation de pierre qui leur permet de recueillir les eaux de fonte des glaciers. Leur système agricole et alimentaire est extrêmement résilient. Les gens que j’y ai rencontrés me semblaient heureux et en bonne santé. En arrivant dans cette vallée de la Hunza, mon ami australien, m’a expliqué que ce que nous avions sous les yeux constituait un exemple extraordinaire de design permaculturel. Je n’avais pas compris, à ce moment-là, ce que cela signifiait. De retour au Royaume-Uni, j’ai découvert, à Bristol où je vivais alors, qu’il y avait un groupe de permaculture que j’ai tanné pour qu’ils organisent un cours de design permaculturel.

 

Aviez-vous envisagé, en 2006 que la transition deviendrait un réseau international implanté sur tous les continents ?

Pas du tout. Nous avons lancé Transition Town Totnes en 2005. Et dès le printemps 2007, nous avons reçu un grand nombre de demandes de soutien de la part de groupes, situés sur tous les continents, qui désiraient créer leur propre initiative de transition. Nous nous sommes mis, alors, à réfléchir à la structuration du mouvement, de façon à soutenir son développement international. C’est ainsi qu’a été créé le Réseau de la Transition.

 

Quel a été votre rôle lors du lancement de celui-ci ?

J’aime être au démarrage des projets. Etant plutôt quelqu’un de créatif, mon rôle a été, au départ, celui de conteur d’histoires (« story teller »). Les initiatives de transition sont la transcription dans la matière d’histoires que l’on imagine, avant de les expérimenter. Je passais en revue les initiatives qui me semblaient les plus fécondes et porteuses d’avenir. Et je m’employais à les faire connaître en les partageant sur des blogs, dans des films documentaires et dans des livres que j’ai écrits. J’ai fait cela pendant près de quinze ans. En 2018, une fondation basée en Belgique m’a accordé une bourse qui m’a permis de me consacrer, pendant un an et demi, à la préparation et à l’écriture de mon livre « Et Si…on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons » (Actes Sud, Domaine du Possible, 2020). Depuis lors, même si je reste le fondateur du réseau, je ne suis plus son activité et son évolution au jour le jour. Je me consacre à mes propres projets de création et suis actuellement en train d’écrire un nouveau livre.

 

Nous brûlons, en ce début de XXIe siècle, plus de 38 milliards de barils de pétrole chaque année, contre 4 milliards au milieu des années 1950. Aujourd’hui, alors que le pic pétrolier a été atteint et qu’il ne reste plus que quelques décennies de pétrole et de gaz au rythme de consommation actuel (un peu plus pour le charbon), vous soutenez que le sevrage s’impose. Les énergies fossiles et la globalisation semblent être, à vos yeux, à la racine des crises multiformes que nous traversons ?

Au début, nous expliquions, en effet, que le mouvement de la transition était une réponse aux problématiques du pic pétrolier et du changement climatique. Aujourd’hui, nous évoquons moins le pic pétrolier.

La transition est un mouvement qui s’emploie à ré-imaginer et reconstruire le monde dans lequel nous voudrions vivre. Les acteurs de ce mouvement oeuvrent pour lutter contre l’effondrement écologique et aussi contre la crise sociale qui affecte la santé mentale d’un nombre croissant de gens, dans les pays occidentaux particulièrement. Nous cherchons aussi à apporter des réponses à la montée de l’intolérance et du fascisme en reconstruisant le tissu social des communautés. Si nous démarrions, aujourd’hui, un mouvement de transition, nous nous concentrerions aussi sur une autre facette sombre de notre époque : la montée du fascisme. Aujourd’hui, le combat contre l’effondrement écologique et le combat contre le fascisme vont de pair.

 

Y-a-t-il des grandes « figures » qui vous ont particulièrement inspiré ?

Oui, Joanna Macy (née en 1929) tout particulièrement. J’ai eu la chance de rencontrer, à deux reprises, cette spécialiste de l’écologie profonde. Joanna est aussi une activiste qui milite en faveur de la paix, de la justice sociale et d’un environnement sain. C’est un des grands boddhisattvas de notre temp, une de ces femmes (et de ces hommes) qui ont formé le vœu de suivre le chemin indiqué par Bouddha. C’est une femme étonnante qui est à la fois une érudite, une fine connaisseuse du bouddhisme et une activiste incroyable. Il est très rare de réunir ces deux qualités. Elle a été une des premières à me parler de bouddhisme engagé.

 

Comment êtes-vous parvenu à animer un mouvement international sans prendre l’avion ?

C’est une décision que j’ai prise après avoir vu le film d’Al Gore et de Davis Guggenheim « Une vérité qui dérange ». Je fonctionne beaucoup avec des visios-conférences. Nous avons réalisé deux films « In transition 1.0 » et « In transition 2.0 », qui évoquent des initiatives lancées dans le monde entier, sans nous déplacer. Les transitionneurs nous ont envoyé des vidéos que nous avons montées.

 

Combien d’initiatives de transition y-a-t-il, aujourd’hui, dans le monde ?

Il doit y en avoir 2500 à 3000. Nous avons recensé 300 groupes très actifs au Royaume-Uni. Autour de 150 en France. Il y en a beaucoup aussi aux Etats-Unis, au Brésil, au Mexique, au Canada, en Italie, et en Corée du Sud notamment. Tous ces groupes locaux sont en relation étroite avec les coordinations nationales de leurs pays respectifs.

 

Les initiateurs de ces groupes sont-ils essentiellement issus des classes moyennes ?

Oui, car cela demande de disposer de temps libre et d’un certain degré de confiance en soi pour œuvrer à changer les choses. Je connais cependant des groupes qui ont été lancés par des personnes de milieux ouvriers. En février dernier, j’ai eu l’occasion d’assister à l’Assemblée de la Transition qui réunissait à Londres des personnes issues de groupes locaux d’Angleterre et du Pays de Galle. J’ai observé que ces groupes étaient d’origines socio-professionnelles beaucoup plus mélangées qu’au lancement du réseau en 2005.

 

Qu’en est-il de l’initiative implantée à Brixton à Londres, dans ce quartier réputé être défavorisé ?

Le groupe de Brixton regroupe des profils très différents qui ont essayé, tant dans leur leadership que dans leurs actions, d’être le plus en phase possible avec la population qui y vit. Certains projets lancés par Transition Brixton sont, aujourd’hui, devenus des entreprises indépendantes florissantes. Ils ont créé notamment une compagnie d’énergie citoyenne baptisée « Reempowering London », aménagé des espaces verts étonnants. Et initié aussi une monnaie complémentaire locale, la Livre de Brixton, qui n’existe plus aujourd’hui.

 

Quid de Totnes qui a été la toute première ville en transition ?

Nous allons célébrer, en 2025, les vingt ans de Totnes en transition. Parmi les projets les plus excitants figure un éco-quartier. Le groupe habitat est, aujourd’hui, en train de bâtir 39 nouvelles maisons peu consommatrices d’énergie, à l’aide de matériaux locaux. Totnes en transition, c’est aussi des projets de relocalisation de la production agricole et de développement économique local.

 

Avez-vous connu des périodes d’essoufflement du réseau ?

Nous avons observé, les cinq premières années, un développement exponentiel des groupes locaux qui ont essaimé un peu partout dans le monde. Puis, le mouvement s’est ralenti. Les groupes existants en ont profité pour se consolider. D’autres mouvements écologistes, nés à peu près au même moment que le nôtre, comme Occupy ou Extinction Rebellion, n’ont duré, eux, que quelques années.

Notre longévité tient sans doute au fait que nous avons fait preuve de prudence quand nous avons construit le réseau. Nous voulions pouvoir être toujours présent vingt ans après le lancement des premières initiatives. Le Covid a cependant fragilisé un certain nombre de nos groupes qui ont besoin de se retrouver et de se réunir physiquement.

Un des défis du réseau de la transition est, aujourd’hui, de parvenir à renouveler les générations. A faire en sorte que les anciens passent la main à des personnes plus jeunes. Le réseau compte encore de très nombreuses structures dynamiques et pleines d’énergie. Je trouve tout à fait incroyable que nous existions toujours vingt ans après notre lancement.

 

Quel impact a eu, à vos yeux, sur les mobilisations écologistes, le documentaire « Demain », réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent, qui est sorti sur les écrans en 2015 ?

Il a eu un retentissement spectaculaire. J’ai assisté, à Paris pendant la Cop 21, à de multiples projections publiques de lancement du film. C’était souvent des jeunes de moins de vingt-cinq ans qui étaient présents dans les salles. Ils adoraient ce film qui leur redonnait l’envie d’agir et de se mobiliser après les terribles attentats de novembre 2015. C’est dans le sillage de la diffusion de ce documentaire qu’a été lancée la Convention Citoyenne pour le Climat (CCC). Cette expérience démocratique aurait pu amorcer un réel changement de paradigme si le président Macron avait accepté de reprendre les 149 propositions visionnaires qui ont résulté des travaux de la CCC, comme il s’y était engagé. Après la conclusion des Accords de Paris, la France avait toutes les cartes en main, dans ce climat d’excitation et de fierté nationale, pour initier des changements écologiques majeurs. Malheureusement, la fenêtre s’est refermée et l’espoir de changement a été douché. Quel gâchis ! L’échec tient en grande partie à l’action des lobbys qui sont parvenus à empêcher tout changement.

 

Quels sont, à vos yeux, les initiatives de transition les plus fécondes ?

Au Royaume-Uni, il faut mentionner les coopératives énergétiques citoyennes. Celle de Bath notamment qui est parvenue à lever des millions de livres, investies par la population locale, de manière à soutenir ce projet d’énergie renouvelable citoyenne

A l’échelle européenne, le projet qui me tient le plus à cœur est Liège en Transition qui a démarré il y a seize ans. Une trentaine d’initiatives tout à fait étonnantes ont été lancées dans cette grande cité belge. Ils ont mis en place une ceinture agricole et alimentaire tout autour de la ville. Et créé trente coopératives qui ont été financées en levant 5 millions d’euros auprès de la population. Après quelques années d’activité, la Municipalité, enthousiasmée par leurs réalisations, a décidé de les soutenir en investissant, à son tour, deux millions d’euros pour créer des infrastructures de logistique alimentaire. Liège en Transition produit désormais des repas pour 3500 personnes des cantines et restaurants municipaux. Liège a inspiré sept autres communes belges qui se sont lancées à leur tour. Ce qui se passe là-bas est très inspirant.

 

 Liège en Transition a-t-elle contribué à changer la vie des habitants ?

Elle a créé de nombreux emplois. Leur action a permis aussi aux populations, et notamment aux jeunes qui mangent dans des cantines, de s’alimenter avec une nourriture saine et de qualité. La Municipalité a soutenu financièrement la création de petites entreprises visant à cultiver et produire une alimentation locale et de qualité. Une structure a été créée, le Centre alimentaire, qui garantit aux producteurs de bons prix de ventes. Toutes ces initiatives ont contribué à changer les habitudes culturelles alimentaires des habitants. Liège en transition a lancé aussi un festival annuel baptisé « Nourrir Liège » qui attire, chaque année, des dizaines de milliers de personnes qui découvrent de nouvelles idées et des façons de mieux s’alimenter.

En France, la ville de Mouans-Sartoux, située entre Cannes et Grasse, fait, elle aussi, des choses incroyables. Ils ont salarié des maraichers bios qui alimentent les cantines et restaurants municipaux. Toute la nourriture fournie aux cantines est bio. A Mouans-Sartoux, les gens mangent désormais 28% moins de viande, en moyenne, que dans le reste de la France. En changeant les habitudes alimentaires, on peut, incidemment, opérer des changements culturels beaucoup plus profonds.

Liège en Transition

Qu’est ce qui a changé très concrètement dans la vie des autres villes et territoires qui ont vu se développer des initiatives de transition ?

Une initiative comme Totnes en Transition, par exemple, a permis de permettre que les gens se racontent de nouvelles histoires. En tant qu’animateurs du réseau, nous nous sommes employés à ce que les initiatives de transition déploient de nouveaux récits positifs et excitants. Quand nous avons annoncé que nous allions lancer notre monnaie locale complémentaire, la Livre de Totnes, l’initiative a capté l’attention des media, britanniques mais aussi internationaux, comme jamais auparavant. Nous nous sommes lancés par la suite dans un programme de plantations de noyers avec l’idée de faire de Totnes la capitale de la noix. Au départ, les hommes politiques locaux n’ont pas compris le sens et l’intérêt du réseau de la transition. Aujourd’hui, quand on dit à des gens que l’on habite Totnes, ils réagissent en disant : « Oui, la ville en transition ». Après la sortie du documentaire « Demain », dans lequel Cyril Dion m’a interviewé, on a vu affluer à Totnes un grand nombre de Français.

Totnes a toujours eu une économie locale dynamique. Elle a toujours été réfractaire à l’installation de grands enseignes. On ne trouve pas, ici, les chaînes qui trustent la plupart des centres villes. La chaine de cafés Costa, la plus puissante au Royaume-Uni après Starbucks, n’a pas réussi à s’implanter chez nous.

Notre ville compte, en revanche, une quarantaine de cafés indépendants. Nous avons aussi une coopérative d’énergie citoyenne. De nombreuses personnes sont venues s’installer à Totnes attirées par le dynamisme du mouvement de la transition Notre plan de développement de l’économie locale, baptisé REconomy, a permis d’aider de nouveaux producteurs de légumes, de fruits et de plats cuisinés à se lancer.

Une étude récente s’est intéressée aux villes dans lesquelles les citoyens investissent leurs propres subsides pour changer le visage de leur commune. Les communes qui arrivent en tête sont Londres, Bristol. Et Totnes qui a joué un rôle de laboratoire. Nous y avons lancé de nombreuses initiatives. Certaines n’ont pas survécu comme la Livre de Totnes qui a cessé de fonctionner après onze années d’activité, en partie par le fait que les gens n’utilisent plus d’argent liquide et qu’ils paient désormais surtout par carte bancaire. Notre monnaie locale a cependant inspiré, en France, de nombreuses monnaies locales qui se sont lancées en prenant exemple sur nous. A Avignon et aussi à Charleroi, des municipalités soutiennent désormais financièrement le lancement de monnaies complémentaires pour renforcer et dynamiser leur économie locale.

 

Qu’en est-il du programme de transition intérieure que vous avez lancé dans les premières années du réseau 

C’est la mise en place de la transition intérieure qui a permis à notre réseau d’être toujours vivant vingt ans après sa naissance.

Pour avancer dans des projets de transition, il est très important de prendre en compte la façon la façon dont nous travaillons ensemble. C’est presque aussi important que de savoir quelles actions on va mener. Il est essentiel d’agir pour tenter de réduire les risques de conflits, et de toute faire pour les régler quand ils émergent. A Totnes, il y a un nombre important de cabinets de psychologues et de psychothérapeutes. Quelques-un(e)s sont venu-e-s à notre rencontre pour nous demander en quoi ils pouvaient être utiles au réseau. C’est ainsi qu’a été créée une équipe de mentorat qui offre un soutien psychologique gratuit aux acteurs de la transition. Cette initiative, déterminante, a permis de réduire les risques de burn-out. C’est sans doute aussi la transition intérieure qui a manqué à des mouvements comme Occupy ou Extinction Rebellion pour s’inscrire dans la durée.

 

Vous soutenez, dans votre livre « Et Si… on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons », publié en 2020, que les crises multiformes que nous traversons, aujourd’hui, sont étroitement liées à une crise de l’imagination, à notre incapacité à rêver et à imaginer un autre monde

Je suis en train de finir d’écrire un nouveau livre « Comment tomber amoureux du futur » (« How to Fall in Love with the Future: A Time Traveller’s Guide to Changing the World ». Chelsea Green Publishing publié en juin 2025). J’ai essayé de sortir du spectre habituel des livres écrits par des écrivains blancs comme les collapsologues. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, des hommes reconnaissent que le monde, créé par des hommes blancs, est en train de s’effondrer. J’ai trouvé plus d’inspiration dans les ouvrages écrits par des femmes de couleur vivant aux Etats-Unis. Ces personnes ont traversé, aux USA, il y a quinze ou vingt ans des formes d’effondrement. Elles sont parvenues à écrire des livres tout à fait étonnants sur la force de l’imagination et de la créativité. Nous vivons à une époque où de plus en plus de jeunes n’ont aucun espoir dans le futur.

En ce début d’année 2025, où le nouveau gouvernement américain s’attèle à détruire de nombreux acquis, il devient très difficile d’imaginer un futur positif et heureux. Le futur est colonisé, comme l’écrit l’auteur belge David Van Reybrouk (« Nous colonisons l’avenir ». Actes Sud, 2023). Nous avons créé des sociétés et des économies qui tuent l’imagination. Nous sommes de plus en plus fatigués, de plus en plus stressés et anxieux. Autant d’émotions négatives qui affectent profondément notre capacité à imaginer un autre monde.

J’ai écrit mon livre « Et Si » qui porte sur le pouvoir de l’imagination, par ce que j’avais perçu que nos facultés d’imagination se réduisaient comme peau de chagrin. C’est dramatique. J’ai voulu remettre l’imagination sur le devant de la scène. Rien ne changera si l’on ne parvient pas à imaginer un monde nouveau, une société nouvelle et plus joyeuse.

De nombreuses personnes s’emploient à coloniser notre imagination. L’extrême droite notamment en dessinant un futur effroyable, tout en disant aux gens : « Comptez sur nous. Nous serons là pour vous protéger ». L’horizon s’assombrit encore davantage quand des voix progressistes évoquent, à leur tour, un futur déprimant et dangereux. Les gens, désemparés, n’ont plus alors que leurs yeux pour pleurer.

Dans mon nouveau livre, « How to Fall in Love with the Future », je m’attache à proposer des outils pour aider les gens à tomber amoureux du futur. Des outils pour les aider à rêver, à imaginer, de manière visionnaire, un futur heureux. A les aider à trouver un cap, une étoile polaire à laquelle s’attacher.

Propos recueillis par Eric Tariant

 

Pour aller plus loin:

« How to Fall in Love with the Future: A Time Traveller’s Guide to Changing the World ». Rob Hopkins. Chelsea Green Publishing. Mai 2025

« Et Si…on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons ». Rob Hopkins. Actes Sud, Domaine du Possible, 2020.

« Manuel de transition. De la dépendance au pétrole à la résilience locale ». Rob Hopkins ? Silence et Ecosociété, 2010.

« Le pouvoir d’agir ensemble, ici et maintenant. » Entretiens avec Rob Hopkins menés par Lionel Astruc. Actes Sud. Domaine du Possible, 2015.

Le blog de Rob Hopkins, « imagination taking power » : https://www.robhopkins.net.

Le site internet du réseau français de la Transition : https://www.entransition.fr/

Le site du réseau international de la Transition : https://transitionnetwork.org/