Elle a été de tous les combats contre le pillage de la biodiversité et le brevetage du vivant par les multinationales, contre les monocultures forestières et contre l’assèchement des cours d’eau et des nappes phréatiques par Coca-Cola. Portrait d’une insoumise, héritière des luttes de Gandhi et de Rachel Carson.
Vêtue d’un sari rouge en coton artisanal et d’une paire de nu-pieds en cuir, Vandana Shiva, reconnaissable à son grand bindi ornant son front, avance à pas comptés sous les arcades du cloître de la chartreuse de Pierre Châtel. Sur la nappe blanche d’une grande table, installée entre deux travées, sont étalés quelques-uns de ses derniers livres : « Mémoires terrestres », son autobiographie, « Restons vivantes», son essai écoféministe, écrit il y a plus de vingt-cinq ans, qui fait le lien entre colonialisme, domination de la nature et oppression des femmes. Et aussi « Monocultures de l’esprit » qui montre comment le processus de développement et une certaine vision de la science ont conduit à un système de monoculture dans l’agriculture, la foresterie et partout ailleurs.
Rassemblement antiglobalisation à Bangalore
Nous sommes le 13 juillet dans l’Ain, à l’ouest du lac du Bourget. Dans l’ancienne chartreuse, accrochée à son piton rocheux au-dessus du défilé du Rhône, c’est le temps des derniers réglages, des derniers préparatifs avant le lancement, le 14 juillet, d’un nouveau programme baptisé « Passeurs du Vivant ». C’est l’activiste indienne, Prix Nobel alternatif 1993, grande figure de l’altermondialisme, de la lutte contre la biopiraterie et la marchandisation du vivant, qui en sera l’invitée vedette. Tout juste arrivée de Delhi, elle est venue, à l’invitation de l’Université A Ciel Ouvert, faire une conférence sur le thème « Cultiver l’espoir ».
De l’espoir et de l’énergie, il en faut quand on est, comme elle depuis les années 1980, sur tous les champs de batailles des luttes écologiques contre la privatisation et l’anéantissement du vivant. « Elle n’a jamais lâché un pouce de terrain depuis quarante ans face aux multinationales », souligne Marin Schaffner qui a traduit ses « Mémoires terrestres ». C’est elle qui fut à l’origine du tout premier rassemblement antiglobalisation à Bangalore, elle qui a participé à la création et à la structuration du mouvement altermondialiste. « Elle a souvent été présente dans les moments-clés des dernières décennies : au Chiapas en 1994, aux côtés de José Bové quand il a démonté le McDo de Millau en 1999, au Japon suite à Fukushima, ou encore auprès des Etats d’Amérique du Sud lorsqu’ils ont réécrit leur constitution pour y intégrer les droits de la nature », poursuit le traducteur, auteur et éditeur aux éditions Wildproject.
Contre tous les conservatismes
Vandana Shiva est née en 1952 aux pieds de l’Himalaya, dans l’Uttarakhand, un Etat indien, bordé part le Tibet et le Népal, où le Gange prend sa source. « Mon enfance a été façonnée par les forêts de l’Himalaya où mon père -conservateur forestier- était en poste, ainsi que par la ferme de ma mère située sur les contreforts des montagnes. La nature a été ma première inspiration », écrit-elle dans son autobiographie.
Parmi ses autres sources d’inspiration figurent son grand père Mukhtiar Singh. Cet agriculteur était, dans son village, l’un des principaux défenseurs du mouvement religieux Arya Samaj qui appelait à une réforme radicale de l’hindouisme et s’élevait contre toutes les formes de conservatisme et particulièrement contre le système des castes. Défenseur de l’égalité des sexes, il fonda, en 1946 en véritable précurseur, une école pour les filles, dans un pays où l’ordre brahmanique -la caste dominante- refusait aux femmes le droit à l’instruction. Il a été jusqu’à donner sa vie, aux termes d’une grève de la faim, afin que l’Etat accorde son agrément à son établissement. On retrouve chez Jagbir Kaur, la mère de Vandana Shiva, le même mélange d’honnêteté, de courage et d’insoumission. La maison familiale était grande ouverte aux militants, poètes et intellectuels, fidèles aux valeurs gandhiennes de simplicité, de tolérance et de non-violence.
C’est en 1972, à l’âge de vingt ans, que l’étudiante en physique quantique tombe pour la première fois dans la marmite de l’activisme. Aux côtés de femmes d’un village de haute altitude qui ont décidé de bloquer les opérations d’exploitation forestière en enroulant leurs bras autour des arbres. Ces femmes, qui disaient préférer mourir plutôt que d’abandonner leur forêt, ont donné naissance au mouvement Chipko (littéralement « s’accrocher »). La jeune physicienne est troublée par l’expertise environnementale extrêmement poussée de ces paysannes que le commun des Indiens désignait comme « primitives. » Par leur connaissance approfondie des écosystèmes environnants, de la santé des arbres, du niveau des rivières ou du comportement des animaux. Le Chipko a été « son université de l’écologie ». Ce sont ces femmes qui lui ont fait comprendre que la biodiversité est indispensable à la vie sur terre.
En finir avec la gratuité de la vie
C’était avant le début de la globalisation. Avant l’amorce du processus de dérégulation du commerce avec la création de l’OMC (Organisation mondiale du Commerce), en 1995, qui a libéré et débridé les appétits des géants de l’agrobusiness. Ceux-ci n’ont cessé, depuis lors, « de chercher à en finir avec la gratuité de la vie », pour reprendre les mots de Jean-Pierre Berlan, ancien directeur de recherche à l’Institut national de la Recherche agronomique (INRA).
Depuis la fin des années 1980, l’agrobusiness s’emploie sans vergogne à faire main basse sur les semences, la matière même de la vie, le premier maillon de la chaîne alimentaire, et l’ultime symbole de notre sécurité alimentaire. A tenter d’usurper les savoirs accumulés depuis des siècles par les paysans du monde entier en s’appuyant sur des droits de propriété intellectuelle, des nouvelles technologies (semences hybrides et OGM) et en faisant voter des lois qui interdisent aux paysans de replanter leurs propres graines, de façon à imposer aux agriculteurs l’achat de leurs semences industrielles. Tout en criminalisant le droit ancestral de produire eux-mêmes leurs propres graines, de les échanger et de les commercialiser. « C’est un terrorisme alimentaire, une véritable dictature sur la vie qui est en train de se mettre en place à travers un carcan de lois », dénonce alors Vandana Shiva qui lance Navdanya pour sauver, conserver et partager les semences traditionnelles et promouvoir la biodiversité. En quarante ans, son association a créé, en Inde, quelques 170 banques de semences communautaires. La militante se bat aussi contre les brevets du « Cartel des poisons» sur le margousier, le basmati et le blé.
Le 2 octobre 1992, le jour de la naissance de Gandhi, elle lance la Bija Satyagraha, la « désobéissance des graines ». Elle exhorte les paysans indiens à enfreindre les lois sur la propriété intellectuelle, en continuant à conserver et à reproduire leurs semences, comme ils le font depuis la nuit des temps. Le 2 octobre 1993, 500 000 paysans indiens, épaulés par des activistes venus du monde entier, pénètrent dans le parc Cubbon, en plein centre de Bangalore, la « Silicon valley » indienne, pour signifier leur rejet des biotechnologies et du brevetage du vivant.
C’est une femme qui privilégie l’efficacité. Elle sème et ne pas perd pas le temps de se retourner pour voir ce qui pousse et ce qui pousse moins, nous confie un proche de l’activiste. A Delhi, le bureau de Vandana Shiva est un camp retranché dont les mondanités et le bavardage sont exclus. La guerre des matières premières qui sévit dans le Centre de l’Inde a déjà fait plusieurs milliers de morts. Plus à l’ouest, une nouvelle vague de suicides s’abat chaque année sur la ceinture cotonnière du sous-continent où un nombre croissant de fermiers, accablés par des dettes finissent par se donner la mort, peut-on lire dans un livre d’entretiens (« Vandana Shiva. Pour une désobéissance fertile ». Actes Sud, Domaine du possible, 2014).
L’art de la fausse générosité de la Fondation Gates
« C’est une femme puissante, magnétique qui parvient à prendre des positions radicales de manière simple et à être entendue par tout le monde. Elle a ce souci d’être simple et directe pour être entendue », observe Marin Schaffner.
Autour de 2010, elle lance l’Alliance citoyenne globale pour la défense des semences, pour rassembler tous les mouvements, qui agissent, au niveau local de part le monde contre les OGM et qui sont isolés les uns des autres. « Les lois que font voter le Cartel des poisons font la promotion de l’uniformité agricole d’une manière totalement a-scientifique. Alors que le monde a besoin de biodiversité pour être plus résilient face au changement climatique. Et de biodiversité pour mieux lutter contre les maladies des plantes et contre les insectes », martèle-t-elle.
Après Monsanto (rachetée en 2018 par Bayer), c’est Bill Gates qui est devenue la nouvelle bête noire de Vandana Shiva. Le milliardaire s’appuie sur sa fortune pour contourner les traités internationaux et les structures de gouvernance. Ce, afin de continuer à financiariser et monétiser la biodiversité et à tendre vers une colonisation numérique des semences.
Elle a été au nombre de ceux qui ont le plus vite compris la duplicité et « L’art de la fausse générosité » de la Fondation Bill et Melinda Gates. Cette fondation qui, mêlant de manière décomplexée affaires et philanthropie, possède 500 000 actions de Monsanto et qui a investi, aux côtés de DuPont, Pioneer Hi-Breed et Syngenta, dans la Chambre forte mondiale des semences du Svalbard, dans l’Arctique.
« Malgré le contexte délicat, elle ne lâche rien. Elle rappelle régulièrement qu’il n’y a jamais eu autant de grèves, d’insurrections et de manifestations paysannes à l’échelle de la planète. Son souci est vraiment de travailler à limiter le désastre pour les générations futures », insiste Marin Schaffner.
Eric Tariant
Entretien avec Vandana Shiva
« Tant que nous continuerons de croire qu’il faut obéir à un pouvoir injuste et à une loi injuste, une forme d’esclavage persistera »
Grande voix du Sud contre la mondialisation néolibérale, Prix Nobel alternatif 1993, Vandana Shiva a fondé en 1984 l’organisation Navdanya qui milite pour la biodiversité et contre les OGM et la brevetabilité du vivant. Infatigable défenseuse de l’autonomie alimentaire, elle œuvre depuis cinquante ans contre la déforestation et contre l’accaparement de l’eau et des semences. Nous l’avons rencontrée, l’été dernier, dans l’Ain à la chartreuse de Pierre-Chatel, où elle intervenait sur le thème « Cultiver l’espoir », dans un programme de l’Université A Ciel ouvert baptisé « Passeurs du Vivant ». Entretien.
Dans quel contexte avez-vous écrit, en 1989, votre premier livre « The Violence of the Green Revolution » ?
Je suivais des études universitaires dans le Pendjab qui était, à l’époque, une région prospère et paisible. En 1984, des violences ont éclaté dans cet Etat situé au Nord-Ouest de l’Inde, aux confins du Pakistan. Et au mois de juin 1984, l’armée a été envoyée sur place. C’est à ce moment-là qu’a débuté un cycle de violence qui n’a jamais cessé depuis.
J’ai compris que c’était l’introduction, en 1966, de la Révolution verte, reposant sur les engrais chimiques, les produits phytosanitaires et la sélection de variétés supposées à haut rendement, qui avait été à l’origine de la montée de la violence dans le Pendjab.
Quel a été l’impact de la Révolution verte sur les campagnes et sur les paysans indiens ?
Le sol a commencé à dépérir et à mourir. Il faut dix fois plus de quantités d’eau pour cultiver quand vous utilisez des intrants chimiques. Résultat ? En l’espace d’une dizaine d’années, l’eau a commencé à se raréfier. De nouvelles maladies sont apparues. Les cancers ont explosé. Et les paysans se sont endettés poussant nombre d’entre eux au suicide.
Et son impact sur la biodiversité ?
Nous cultivions, jusque dans les années 1950, plus de 250 variétés de plantes dans le Pendjab. Du mil notamment. L’aliment de base était le Khidchi, un plat à base de céréales et de lentilles, fait avec du mil, des haricots mungo et des lentilles papillon. Aujourd’hui, le mil a disparu des étals. On ne voit plus que des variétés de blés.
Avant la Révolution verte, les paysans indiens cultivaient dans chaque région un grand nombre de plantes. Dans certaines régions, c’était le mil qui était dominant, dans d’autres plutôt le maïs. Dans les zones côtières, c’était surtout le riz.
Les variétés traditionnelles de blés à hautes tiges, ont été éradiquées alors qu’elles produisaient deux à trois fois plus de paille que le blé moderne. Le blé était destiné aux êtres humains et la paille aux animaux. Les laboratoires de DuPont (une entreprise américaine, née de la fusion de Dow Chemical et de DuPont de Nemours en 2017) ont introduit des variétés de blés à paille courte. Il n’y avait désormais plus de paille pour nourrir le bétail et le sol. Résultats ? Les sols se sont appauvris et les animaux n’avaient plus rien à se mettre sous la dent.
Autre problème : les nouvelles variétés végétales promues par l’industrie sont 80% moins nutritives. Car les sols ne sont plus nourris correctement. C’est pourquoi, j’ai décidé de créer un indicateur qui prenne en compte la santé des sols, la qualité des aliments et la biodiversité des fermes.
Comment est né le mouvement en faveur de l’agriculture biologique en Inde ?
En 1984, j’ai compris que cette forme d’agriculture industrielle issue de la Révolution verte était porteuse de violence. Durant cette même année, une usine de produits chimiques a explosé à Bhopal tuant des dizaines de milliers de personnes et en blessant plus de 500 000. Les industriels nous avaient faire croire que les pesticides, pourtant issus du recyclage des gaz de combat invalidant produits par Bayer pendant la première guerre mondiale, étaient sans danger. Ce sont ces mêmes gaz, utilisés dans les camps de concentration pendant la seconde guerre mondiale, qui ont été reconvertis pour en faire des pesticides. Cette agriculture est une agriculture qui porte en elle la violence. Je me suis donc engagé pour développer une agriculture non-violente. Par la suite, est arrivée la seconde Révolution verte avec le lancement des OGM. Aujourd’hui, les industriels promeuvent une agriculture numérique que j’ai baptisé Troisième Révolution verte.
Pourquoi avez-vous créé l’association Navdanya ?
En 1987, lors d’une conférence internationale sur les biotechnologies, organisée à Genève par la Fondation Dag Hammarskjöld, j’ai découvert les plans machiavéliques des industriels de la chimie visant à prendre le contrôle des semences grâce aux OGM et au brevetage du vivant, et à obtenir une liberté totale du commerce par le biais des négociations du GATT (General Agreement on Tariffs and Trade), cet accord général sur les tarifs douaniers et le commerce signé en 1947. J’ai décidé alors de mettre fin à mes autres engagements pour me consacrer entièrement à la protection des semences en créant Navdanya qui promeut la conservation de la biodiversité et le sauvetage et le partage des semences entre paysans. J’étais convaincue -et je le demeure aujourd’hui- que ce terrorisme alimentaire ne pourrait être renversé que par une vaste mobilisation des citoyens en faveur de la démocratisation du système alimentaire.
Quatre compagnies contrôlent aujourd’hui 60% du marché mondial des semences. Elles cherchent à s’approprier la plus grosse part du marché en recourant à l’outil des brevets qui leurs permettent de déclarer qu’une semence est leur invention. Par la suite, elles ont inventé la technologie des OGM dans le seul but de contrôler l’alimentation mondiale. Puis, elles ont mis sur pied et fait adopter un arsenal légal, un véritable carcan juridique, visant à interdire aux paysans de replanter leurs propres graines, et à leur imposer ainsi l’achat de leurs semences industrielles.
Partout dans le monde, des lois sur les semences ont été adoptées pour criminaliser l’activité des paysans et interdire la reproduction des variétés anciennes de semences.
J’ai pris conscience qu’il fallait absolument conserver les semences. C’est pourquoi, nous avons créé des banques de semences communautaires.
Quelles ont été les principaux succès de Navdanya en l’espace de 40 ans ?
Nous avons créé plus de 170 banques de semences. Ce qui permet aux paysans de se procurer des graines qu’ils peuvent échanger entre eux. Ils n’ont plus besoin désormais de s’endetter en achetant des plantes hybrides ou des OGM auprès des entreprises. Nous conservons quelques 4 000 variétés de riz et 300 variétés de blés. Ces semences ont le mérite, en outre, de ne générer aucun phénomène d’intolérance au gluten. Nous avons été amenés à attaquer Monsanto à plusieurs reprises devant les tribunaux de façon à empêcher la multinationale de breveter des variétés de riz, de riz basmati notamment.
Les paysans qui conservent eux-mêmes leurs semences et ne dilapident pas leurs deniers en achetant des semences industrielles, des fertilisants et des pesticides, et qui créent leurs marchés locaux, gagnent dix fois plus d’argent que ceux qui font le choix de s’intégrer dans des chaînes d’approvisionnement industriel.
Quelle est la place des femmes dans ces combats pour une agriculture plus respectueuse du vivant ?
Quand j’ai commencé à militer, j’ai observé que les hommes parlaient beaucoup lors des réunions. Mais que c’étaient les femmes qui préservaient et conservaient les semences. Ce sont elles qui prennent en charge l’alimentation et l’équilibre alimentaire des familles. Ce sont elles qui sont en première ligne dans les combats visant à sortir des monocultures, et à renoncer aux pesticides et aux monocultures pour faire vivre et développer la biodiversité. Les femmes ont une perception différente de l’économie. Elles oeuvrent pour la sauvegarde de leurs familles, de leurs communautés et de la Terre.
Schumacher a écrit en 1973, il y a 50 ans, « Small is beautifull. Une société à la mesure de l’homme » qui dénonçait l’idolâtrie pour le gigantisme et insistait sur les vertus des petites structures. Comment expliquez-vous que son message ait été complètement ignoré ?
C’est à Bénarès dans un ashram gandhien qu’Ernst Friedrich Schumacher a écrit son livre. Il a été parmi les premiers à souligner qu’une croissance économique illimitée était impossible dans un monde fini. « Small is beautifull » a été ignoré parce que notre modèle industriel encourage une addiction au gigantisme, à la concentration des forces de production et à leur centralisation. L’agro-industrie s’emploie à invisibiliser les petits paysans, à faire que les petites fermes disparaissent. Alors que ce sont elles qui produisent, au niveau mondial aujourd’hui encore, 80% de la nourriture que nous mangeons. Le livre de Schumacher « Small is beautifull » devrait être notre feuille de route pour bâtir un monde vivable. Quand les petites fermes disparaissent, ce sont aussi les emplois, la vie et l’espoir qui s’étiolent.
Est-ce que les principes économiques gandhiens sont encore pertinents, aujourd’hui, dans notre monde globalisé ?
Quand j’ai découvert, en 1987, que les multinationales de la chimie projetaient de faire main basse sur les semences, j’ai cherché comment résister à cette attaque sur le vivant. Et c’est le souvenir de l’action de Gandhi qui s’est imposé à moi.
Quand la révolution industrielle a anéanti l’artisanat textile indien, Gandhi a choisi le symbole du rouet. Il l’utilisait pour filer son habit (le dhoti) et aussi pour démontrer que chaque indien pouvait ainsi, par des gestes simples, s’affranchir de l’impérialisme anglais. Il a expliqué à ses concitoyens qu’en achetant des vêtements, ils se rendaient dépendants du système. Et que dès le moment où ils les fabriquaient eux-mêmes ils devenaient libres. Nous avons fait des graines le rouet d’aujourd’hui, l’emblème de notre combat pour la protection des semences. Gandhi était convaincu que la liberté des hommes dépendait étroitement de la reconquête de leur liberté économique, de leur capacité à satisfaire par eux-mêmes leurs propres besoins. Le concept de swaraj (gouvernement par soi-même) forme avec celui de satyagraha (le combat pour la vérité) et de swadeshi (autoproduction) les trois piliers de la liberté. Le satyagraha, le combat pour la vérité, est essentiel aujourd’hui. Tant que nous continuerons de croire qu’il faut obéir à un pouvoir injuste et à une loi injuste, une forme d’esclavage persistera. Les racines de la liberté résident dans notre courage à dire non aux lois injustes. C’est ce pouvoir dont nous avons le plus besoin aujourd’hui. Le pouvoir de dire non à la junk food, aux royalties sur les semences injustement prélevées par les transnationales…
Il faut faire savoir au plus grand nombre que la Révolution verte n’a pas permis de produire plus de nourriture. Que les OGM ne sont pas une solution au changement climatique. Et que l’alimentation industrielle -la junk food- affaiblit les corps et les esprits. Il faut arrêter de traiter la nature comme si c’était un corps inerte et mort. La Terre est vivante.
Quel regard portez-vous sur les traités de libre-échange, comme le CETA, l’accord économique et commercial global entre l’Union européenne et le Canada, qui continuent, aujourd’hui encore, à être mis en place ?
Je n’ai cessé de lutter contre le GATT, contre l’OMC et contre la liberté d’action de plus en plus grande laissée aux multinationales.
Ces traités ont tous été initiés par des multinationales. Le traité de libre-échange sur l’agriculture a été écrit par l’entreprise américaine Cargill. Celui sur les semences et la propriété intellectuelle par Monsanto (la société a été absorbée par Bayer en 2018), et celui sur le commerce, lui aussi par Cargill.
Ces multinationales vendent des produits subventionnés de mauvaise qualité qui détruisent l’agriculture traditionnelle. On ne dit pas assez qu’avant la mondialisation la plupart des pays du Sud produisaient leur propre nourriture et ne souffraient pas de famine.
On a observé, dans le sillage de l’entrée en vigueur, en 1994, de l’ALENA, l’Accord de libre-échange Nord-Américain entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, une flambée de la violence au Mexique. Y-a-t- un lien entre la mise en place de l’ALENA et la forte poussée de la violence dans ce pays ?
Les liens sont évidents. J’ai eu l’occasion d’assister à une conférence au Mexique qui cherchait à évaluer l’impact de ce traité de libre-échange sur l’économie et la société. Un intervenant, qui était un économiste, a souligné que l’ALENA avait anéanti la moitié de l’économie mexicaine. Avant 1994, la terre était une propriété collective au Mexique. A partir du milieu des années 1990, des sociétés privées se sont mises à acquérir les terres et un grand nombre de paysans se sont retrouvés privés de leur outil de travail. La junk food a commencé alors à se déverser sur ce pays qui est devenu le plus gros consommateur de malbouffe. Cet économiste a montré aussi que la destruction des emplois des paysans est à l’origine de la naissance et du développement d’une économie de la drogue et de la prostitution et du déchaînement de violence qui a cours dans ce pays.
Vous avez publié en 2019 le livre « 1%. Reprendre la puissance face à la toute-puissance des riches ». Comment expliquez-vous que les milliardaires, mus par une quête insatiable de profits, se soient pris de passion pour le transhumanisme ?
Ces individus, ces 1%, champions du modèle extractiviste qui est à l’origine des violations des limites planétaires, de la malnutrition, de la pauvreté galopante et de la crise climatique, ne se sont jamais intégrés à la société. Ils ne s’intéressent qu’à leurs profits. C’est leur inhumanité, leur indifférence aux êtres humains, les monocultures de l’esprit qu’ils promeuvent (il n’y a pour eux qu’Une science, qu’Une agriculture) qui expliquent de tels comportements. Ils se croient particulièrement brillants et pensent que les autres Hommes leurs sont inférieurs. Je me souviens d’un discours prononcé à Harvard par Marc Zuckerberg, le patron de Facebook, devenu Meta, dans lequel il expliquait que 99% des personnes vivant sur terre seront totalement inutiles à la société dans le futur. C’est le creusement des injustices qui a débouché sur la Révolution française. Nous aurions besoin, aujourd’hui, d’une nouvelle révolution. Les milliardaires vivent dans un paradigme de la division et de la séparation qui est complètement dépassé. Ils mettent tout en œuvre pour que rien ne change en faisant pression sur les gouvernements. Il faut absolument se libérer de leur emprise, et particulièrement de celle des géants de la Tech si l’on veut assurer un futur de liberté à l’humanité.
Que pensez-vous de la rapide percée de l’Intelligence Artificielle depuis quelques années ?
L’intelligence artificielle, promue par ces géants de la Tech, énième avatar de la philosophie cartésienne, est une nouvelle forme de colonialisme. Les milliardaires s’emploient par son intermédiaire à détruire tous les liens, la sensibilité humaine et tout ce qui rattache les Hommes à la vie. Que fait-on de toutes les formes d’intelligence proprement humaine qui sont les nôtres ? De l’intelligence émotionnelle, de l’intelligence coopérative, de la compassion ? Prendre soin des autres et s’opposer aux injustices n’est-ce pas faire preuve d’une forme d’intelligence beaucoup plus noble et féconde que celle de l’IA ? Ernst Schumacher, que nous évoquions plus tôt, rappelait aux hommes qu’ils sont plus que leur corps, plus que l’argent qu’ils possèdent, plus que leur métier, plus que leurs succès. Qu’ils sont avant tout des êtres spirituels et métaphysiques.
Vous allez fêter vos 72 ans le 5 novembre prochain. Qu’est-ce qui vous meut aujourd’hui ? Qu’est-ce qui vous donne envie de continuer à vous battre ?
J’ai été élevée et ai grandi dans une société profondément spirituelle. Dans une société où tous les êtres vivants sont reliés à une trame, elle aussi vivante, et en vertu de laquelle on doit respecter et vénérer toute vie sur Terre. Et j’ai horreur que l’on me dise ce que je dois faire. Je déteste la boulimie et je suis allergique aux mensonges distillés par la fausse science. Je suis, en revanche, très attachée à la recherche intègre, à la vraie science. J’aime observer la beauté des plantes qui poussent autour de moi, et suis très sensible à la puissance de la nature. Navdanya signifie « neuf graines », mais aussi « nouveau cadeau ».
Propos recueillis par Eric Tariant
Pour aller plus loin :
« Vandana Shiva. Mémoires terrestres ». Une vie de luttes pour l’écologie et le féminisme. Rue de l’échiquier et éditions Wildproject, 2023.
« 1%. Reprendre le pouvoir face à la toute-puissance des riches ». Vandana Shiva. Rue de l’échiquier, 2019.
« Monocultures de l’Esprit ». Vandana Shiva. Editions Wildproject, 2022.
« Vandana Shiva. Pour une désobéissance créatrice ». Entretiens avec Lionel Astruc. Actes Sud. Domaine du possible, 2014.