Entretien avec Tanguy Martin

 

« Transformer le système agro-industriel pour rendre effectif le droit à l’alimentation »

Tanguy Martin | EnCommuns - La revue

Notre système agro-industriel capitaliste, fondé sur une agriculture intensive et une logique de profit, détruit l’environnement et affecte la santé des personnes. Tout en laissant sur la touche un nombre croissant d’individus (entre 5,5 et 7 millions de Français) abandonné à une situation d’insécurité alimentaire.

Comment enrayer cette dérive mortifère ?

 En mettant en place un système agricole et alimentaire démocratique qui permette de répondre aux attentes et aux besoins des populations et d’assurer à tous une alimentation choisie et de qualité. C’est ce que proposent les tenants de la Sécurité sociale de l’alimentation inspirée du modèle de la Sécurité sociale.

Tanguy Martin, agronome, militant au sein du groupe Agriculture et souveraineté alimentaire d’Ingénieurs sans frontières (ISF Agrista) et co-auteur d’un livre « De la démocratie dans nos assiettes », nous explique, dans cet entretien, l’origine, la philosophie et les principes de fonctionnement de cette utopie réelle qui vise à mettre en œuvre un véritable droit à l’alimentation, et à créer ainsi les formes d’un avenir meilleur, d’un autre futur possible.

 

Qui est à l’origine de cette proposition d’instituer une Sécurité sociale de l’alimentation ?

C’est notre association Ingénieurs sans Frontières Agricultures et Souveraineté alimentaire (ISF Agrista) qui a publié un premier article sur ce sujet sur notre site internet début 2019.

L’idée a émergé d’échanges entre un certain nombre de militants et de chercheurs désireux de contribuer à changer notre système alimentaire qu’ils jugent délétère. Certains, qui militent au sein d’organisations paysannes, regrettent les limites ses solutions proposées aux problèmes du monde agricole. D’autres, qui œuvrent dans le champ de l’éducation populaire, veulent mener des projets plus larges en abordant notamment des questions économiques, comme le fait l’association Réseau Salariat. D’autres, enfin, actifs dans le domaine de l’aide alimentaire, se rendent compte que cette aide est insatisfaisante et problématique en elle-même. Le tout se fait en dialogue avec le monde de la recherche académique.

C’est la rencontre de ces insatisfactions qui a débouché sur la volonté de lancer une initiative politique d’une dimension plus macro-économique que ce que nous avions l’habitude de défendre jusque-là. Dans les années 2010 le groupe Agriculture et souveraineté alimentaire d’Ingénieurs sans Frontières (ISF Agrista) s’était surtout concentré sur la défense d’alternatives qui dessinent les prémices d’un autre monde.

On observe malheureusement, aujourd’hui, que ces alternatives peinent à transformer la société et à la rendre plus juste et plus écologique. Nous nous sommes donc mis en quête d’un projet plus ambitieux avec une vision plus large et à une échelle plus grande. L’idée d’une Sécurité sociale de l’alimentation a alors émergé de ces discussions menées entre nous.

 

Ce projet semble avoir vu le jour en réaction face au bilan catastrophique des systèmes agricoles et alimentaires en place depuis de longues décennies…

Nous avons, en effet, fait le constat que l’agriculture ne nourrit pas bien les populations, qu’elle ne permet pas à un grand nombre d’agriculteurs de vivre de leur activité et qu’elle contribue, en outre, à détruire notre environnement.

Les conditions du travail de ceux qui œuvrent dans les filières alimentaires n’ont cessé de se dégrader. Ces personnes, qui effectuent un travail pénible, déconsidéré et peu rémunérateur, vivent souvent au-dessous du seuil de pauvreté. C’est le cas des agriculteurs, mais aussi des personnes qui travaillent dans le secteur de la transformation dans l’industrie agro-alimentaire (dans les abattoirs notamment) et aussi des travailleurs du secteur de la distribution.

Le constat devrait nous alarmer : le système alimentaire ne parvient pas à nourrir convenablement les Français. 10% de la population française a recours à l’aide alimentaire, qui est une aide d’urgence. Au lendemain de la crise du Covid-19, les associations ont dénombré 7,9 millions de personnes qui recourent à celle-ci. Des études font état de personnes qui ont un emploi et qui souffrent pourtant de problèmes d’accès à l’alimentation. L’édition 2024 du Baromètre de la pauvreté, réalisé par Ipsos, à la demande du Secours Populaire, montre ainsi qu’un Français sur trois saute un repas, de temps à autre, du fait de difficultés économiques. Notre pays, qui est une des premières puissances agricoles et agro-alimentaires mondiales, ne parvient pas à nourrir correctement sa population. On constate, enfin, que cette agriculture a des conséquences néfastes d’un point de vue écologique et sanitaire. De plus en plus de maladies sont liées à l’alimentation. Notre système alimentaire industrialisé et capitaliste contribue, d’un bout à l’autre de la chaîne, à détruire les écosystèmes, tout en contribuant massivement au réchauffement climatique.

Nous avons pris conscience de la nécessité de transformer ce système pour rendre effectif le droit à l’alimentation. Ce droit est inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948, annexée au préambule de la Constitution française de la Vème République. L’ONU rappelle régulièrement la France à l’ordre pour non-respect du droit à l’alimentation, comme le montre le Rapport d’Action contre la faim, publié le 22 octobre (« Droit à l’alimentation : La France doit se mettre à table »). Il est inadmissible que ce droit fondamental ne soit pas effectif, en France ce début de XXIème siècle, dans notre pays, supposé être la patrie des droits de l’homme.

Amazon.fr - La France qui a faim: Le don à l’épreuve des violences alimentaires - Bonzi, Bénédicte - Livres

La chercheuse Bénédicte Bonzi parle dans son livre « La France qui a faim » de « violences alimentaires » en pointant les défaillances du système de l’aide alimentaire…

Le travail de terrain mené par Bénédicte Bonzi a conforté notre volonté de bâtir une Sécurité sociale de l’alimentation. Il a permis de mettre des mots sur ce que des millions de gens, qui ont recours à des dispositifs d’aide alimentaire, vivent et ressentent. Ses recherches ont permis de comprendre le fonctionnement du système de l’aide alimentaire, sans stigmatiser les bénévoles qui font un travail formidable. Et de livrer une critique radicale de ce dispositif.

Bénédicte Bonzi a montré que ce système a fait des plus précaires et des plus pauvres les « poubelles éthiques » de nos sociétés de consommation. C’est aux plus pauvres qu’il incombe, dans le cadre de ce système, d’absorber la surproduction inhérente au système alimentaire capitaliste.

L’aide alimentaire d’urgence a été créée, au milieu des années 1980, à l’initiative de Coluche qui a lancé les Restos du cœur. Ce dispositif, qui aurait dû être temporaire, s’est peu à peu institutionnalisé. Il est devenu la seule réponse aux questions de la faim et de la précarité alimentaire dans notre pays. Le système est d’autant plus critiquable qu’il livre une alimentation de mauvaise qualité d’un point de vue nutritionnel, sanitaire et symbolique. Les bénéficiaires de l’aide alimentaire héritent de ce que nos sociétés n’ont pas voulu. C’est cette violence là que Bénédicte Bonzi qualifie de « violence alimentaire ». Cette violence symbolique est en fait très concrète. Elle marque les corps et la santé aussi bien physique que psychique des personnes qui en sont les prétendus « bénéficiaires ».

 

Le projet de sécurité sociale de l’alimentation semble s’inspirer des idées du Conseil national de la Résistance et de celles d’Ambroise Croizat, qui fut ministre du travail entre 1945 et 1947.

Nos sources d’inspiration se trouvent bien là, en effet, dans le programme des Jours Heureux notamment, mais aussi dans l’exemple plus ancien des sociétés de secours mutuel, embryon de la Sociale, qui ont existé dès la fin du 19e siècle, comme l’explique Nicolas Da Silva dans son livre « La bataille de la Sécu ».

La sécurité sociale de l’alimentation est un projet de transformation sociale. Conscients que l’on ne peut pas faire table rase du passé et transformer la société d’un coup de baguette magique, nous avons voulu puiser dans l’existant, chercher au sein de notre histoire ce que Marx appelait les « déjà là ». Sur quelles traditions et coutumes qui se trouvent « déjà là » dans notre société pouvons-nous prendre appui pour développer de nouveaux projets ? La Sécurité sociale est un bel exemple de conquête sociale qui a permis d’apporter, dès les années 1940, une solution systémique aux problèmes de santé. C’est donc bien de cette institution que nous nous sommes inspirés.

 

Quels sont les grands principes de la Sécurité sociale de l’alimentation ? Comment celle-ci fonctionnera-t-elle ?

Les trois grands piliers de la Sécurité sociale (universalité, conventionnement démocratique et cotisation) ont été transposés au domaine de l’alimentation. Nous savons que les politiques de lutte contre la précarité, qui se focalisent uniquement sur la pauvreté, ne fonctionnent pas. D’où l’idée de créer un système universel qui s’adresse à toute personne habitant en France, quelque-soit sa nationalité, son statut, son âge, son genre. Le projet consiste à distribuer 150 euros d’allocation alimentaire par personne et par mois. Il s’agit ensuite de décider démocratiquement quels produits alimentaires et aussi quels producteurs seront conventionnés, selon des critères définis démocratiquement par les Caisses de sécurité sociale de l’alimentation. De façon à déterminer, ensemble, ce qu’est une alimentation de qualité. Enfin, nous proposons de financer ce système avec la cotisation sociale. C’est-à-dire sur la socialisation de la valeur produite par la société, en l’occurrence 10% des revenus issus du travail réalisé en France. Ce qui permettrait de dégager 120 milliards d’euros pour financer le projet.

 

Comment avez-vous déterminé ce montant de 150 euros par personne et par mois ?

C’est un calcul qui a été fait de manière empirique en s’inspirant notamment des travaux de la directrice de recherche à l’INRAE Nicole Darmon. Elle a démontré, en 2019, qu’il était impossible de se nourrir correctement en France pour moins de 120 euros par personne et par mois. Nous avons choisi de relever le montant de cette allocation pour que les personnes puissent se nourrir correctement. Car se nourrir, ce n’est pas juste se remplir le ventre. C’est un acte qui comporte aussi des dimensions culturelles et symboliques. Cette somme de 150 euros n’est pas intangible. Elle devra notamment évoluer en fonction de l’évolution du coût de la vie.

 

Le projet de Sécurité sociale de l’alimentation n’a-t-il pas aussi pour ambition de transformer le système agricole et alimentaire ?

Tout le système agricole et alimentaire va devoir évoluer. Par exemple, si la population manifeste en grande majorité un désir de manger des produits bio et plus locaux, comme l’attestent les travaux qualitatifs et quantitatifs de sociologues portant sur l’alimentation, la production d’alimentation bio en France sera très vite insuffisante. Il va donc falloir transformer le système productif pour satisfaire cette demande. Prendre en compte la volonté des populations de se nourrir de produits de qualité nutritionnelle et qui soient moins transformés, supposera de réorganiser les filières de transformation des aliments. Il faudra aussi revoir les réseaux de distribution de manière à satisfaire les personnes qui souhaitent se nourrir de façon saine et équilibrée, et qui sont dans l’incapacité de le faire dans les villages ou quartiers où ils vivent qui constituent parfois de véritables déserts alimentaires. Pour satisfaire une demande sociale, écologique et émancipatrice, il faudra donc transformer la production alimentaire. Enfin, pour permettre aux agriculteurs d’être rémunérés correctement, il faudra faire pression sur les industries agro-alimentaires pour qu’elles cessent de les pressuriser.

Aujourd’hui, au moment où l’agriculture biologique et le commerce équitable plafonnent, si l’on augmente le budget alimentaire des ménages, leur demande solvable va augmenter. Il faut être conscient également que produire une nourriture de qualité coûte plus cher. Nous ne sommes pas, pour l’instant, en capacité de mettre en place un rapport de force, de façon à faire pression sur les profiteurs du système en place que sont les géants de l’agro-alimentaire, la grande distribution et les banques. Pour transformer le système, il va falloir que ces acteurs acceptent d’arrêter d’accumuler du capital dans le secteur alimentaire. Nous n’y parviendrons que si nous créons un rapport de force. Mettre en place une Sécurité sociale de l’alimentation suppose de faire bifurquer massivement la consommation alimentaire, et de créer un rapport de force avec l’industrie agroalimentaire et la grande distribution.

 

Une bonne trentaine d’expérimentations aurait vu le jour en France ces dernières années. Est-ce exact ?

Quand nous avons rendu public, en 2019, l’idée de mettre en place une Sécurité sociale de l’alimentation, nous n’avions pas alors en tête de réaliser des déclinaisons pratiques qui soient rapidement opérationnelles. Très vite cependant, nous avons été contactés par des associations citoyennes qui avaient déjà lancé des projets sur le terrain. Ces structures ont manifesté leur souhait d’expérimenter, sans tarder, ce projet de Sécurité sociale de l’alimentation sur leur territoire.

Ces sollicitations nous ont un peu pris de court. Ce qui ne nous a pas empêché de commencer à travailler avec ces associations. Nos réflexions communes ont abouti à la création, en 2019, du Collectif pour une sécurité sociale de l’alimentation. Celui-ci s‘est construits autour de structures nationales dont le réseau Civam, la Confédération Paysanne et ses amis, le Réseau salariat, Ingénieurs sans frontières Agrista, l’Atelier paysan et d’autres encore. Elles ont été rejointes également par de nombreuses associations locales, des épiceries solidaires, et des collectifs qui ont créé des caisses communes d’alimentation. Ces dernières ne mettent pas encore en œuvre le principe d’universalité et ne peuvent pas lever une cotisation obligatoire pour verser une allocation alimentaire. Elles associent quelques centaines de participants, au mieux 1000 individus. Ce sont des expérimentations qui s’inspirent des principes de la Sécurité sociale de l’alimentation qu’elles essaient de mettre en œuvre à leur échelle.

Personne ne sait actuellement combien d’expérimentations sont réellement en cours. Une quarantaine ont noué des liens avec le collectif national dont certaines sont déjà membres du collectif. C’est le cas notamment de celles de Montpellier, de Bordeaux, de Dieulefit, et de Cadenet. Ces premières expériences ont fait des émules un peu partout en France. Je suis convaincu qu’il en existe d’autres que l’on ne connaît pas qui font des choses équivalentes. Et d’autres qui sont en passe d’émerger. Chaque initiative se construit avec des modalités de financements différents. Les collectifs investissent beaucoup le volet démocratique de manière à décider ensemble l’alimentation qu’ils consommeront. Nous allons pouvoir tirer des enseignements du fonctionnement de ces caisses communes. Cette dialectique, associant expérimentations, travaux de recherches et d’éducation populaire, est une bonne façon de promouvoir et de rendre désirable la Sécurité sociale de l’alimentation.

 

Quel est le rôle du Collectif national ?

Il réunit une soixantaine d’organisations issues du monde paysan, de l’éducation populaire, et d’autres qui luttent contre la précarité alimentaire, et quelques syndicats également. C’est un lieu d’échanges et de réflexions. Notre objectif est de promouvoir l’idée de la Sécurité sociale de l’alimentation, de la faire connaître et de la diffuser. Ce projet ne pourra advenir que s’il est connu et désiré. Nous disposons d’outils de communication. D’un site internet notamment. Nous sommes présents sur les réseaux sociaux et participons à des communications publiques. Nous nous efforçons aussi, depuis peu, à faire connaître le projet auprès d’instances politiques. De parlementaires notamment qui se sont montrés désireux de s’inspirer de nos travaux pour défendre des politiques publiques.

 

Quelles vont être les prochaines étapes ? Comment passer d’expérimentation locales à une Sécurité sociale nationale de l’alimentation ?

L’idée jouit d’un rayonnement qui se situe bien au-delà de ce que nous espérions au départ, en 2019. Mais sa notoriété est encore très limitée. Nous sommes convaincus qu’il faut poursuivre le travail de diffusion et d’éducation populaire. Le projet ne pourra pas être mis en œuvre par un coup de baguette magique, uniquement par le biais d’une loi. Il faut que la population adhère et s’empare du projet.

Nous avons en mémoire l’échec du lancement du Revenu universel de base qui était porté, il y a quelques années, par Benoît Hamon. L’idée a été tuée politiquement parce qu’elle a été endossée sans que le terrain soit préparé socialement.

Il ne s’agit pas non plus d’attendre une hypothétique révolution pour la mettre en œuvre, toute souhaitable qu’elle soit. Nous sommes convaincus que la Sécurité sociale de l’alimentation doit voir le jour ici et maintenant. Il va nous falloir profiter de la première occasion qui se présentera. Il importe, en premier lieu, de rendre ce projet désirable et de le porter politiquement. A court terme, un premier pas pourrait être fait avec l’adoption d’une loi d’expérimentation qui permettrait de multiplier et de sécuriser les caisses communes alimentaires qui existent déjà. Celles-ci bénéficient de financements qui demeurent encore assez fragiles. Une telle loi permettrait de leur donner une assise supérieure.  A plus long terme, une loi de mise en œuvre de la Sécurité sociale de l’alimentation pourrait être envisagée, à condition qu’une force politique qui y soit favorable accède au pouvoir et accepte de la porter sans la dévoyer.

C’est d’abord un enjeu de pouvoir économique. Une institution comme la Sécurité sociale, dont le régime général, a été mis en place en 1946, a géré dès sa naissance l’équivalent de la moitié du budget de l’État, et par la suite, un montant bien supérieur à ce dernier.

 

 « La Sécurité sociale de l’alimentation permettrait une transformation systémique et modifierait complètement la société », écrit Bénédicte Bonzi en conclusion de son livre « La France qui a faim ». Qu’en pensez-vous ?

L’alimentation est un droit humain fondamental. Elle est très importante dans l’imaginaire des Français et a aussi une portée symbolique, sociale et politique extrêmement forte. Changer la façon dont on produit notre alimentation, dont on se la procure et dont on la consomme constituerait en effet un changement majeur de société.

Propos recueillis par Eric Tariant

 

Pour aller plus loin :

 

« De la démocratie dans nos assiettes ». Construire une sécurité sociale de l’alimentation. Sarah Cohen et Tanguy Martin. Editions Charles Léopold Mayer 2024.

 

« L’injuste prix de notre alimentation ». Quels coûts pour la société et la planète ? Document, en accès libre sur internet, réalisé par Programme ensemble bien vivre, bien manger du Secours Catholique – Caritas France, 2024.

 

« La France qui a faim ». Le don à l’épreuve des violences alimentaires. Bénédicte Bonzi. Seuil Anthropocène. 2023.

 

« La bataille de la Sécu. » Nicolas Da Silva. La Fabrique éditions, 2022.

 

« Le droit à l’alimentation durable en démocratie ». Dominique Paturel et Patrice Ndiaye. Champs social, 2020/

 

A Montpellier, une préfiguration de la Sécurité sociale de l’alimentation

À Montpellier, la caisse alimentaire commune recrute !

Initiée en 2021, la Caisse alimentaire commune de Montpellier est une expérimentation de démocratie alimentaire, inspirée de l’idée de Sécurité sociale de l’alimentation. C’est une des expérimentations les plus avancées parmi la bonne trentaine recensée sur le territoire français.

 

« Avant, j’étais obligée d’aller au Secours populaire pour me nourrir. C’était une stigmatisation. Avec la MonA (la monnaie alimentaire, créée sous la forme d’une application informatique qui permet de faire ses achats NDLR), je cotise et je reçois une somme en échange. Donc, je ne me sens plus stigmatisée », souligne une des expérimentatrices de la Caisse alimentaire commune. « Cela m’a changé la vie. Quand tu es abonnée au Lidl, c’est une espèce d’oppression. Quand tu n’as pas accès à autre chose, tu te sens vraiment en bas de classe », ajoute une autre.

Ces femmes qui livrent, ici, leurs témoignages font partie des 404 personnes qui ont été tirées au sort en début d’année 2023 pour participer à la Caisse alimentaire commune de Montpellier. Cette expérimentation collective, menée de 2022 à 2024 dans la préfecture de l’Hérault (région Occitanie), vise à transformer l’organisation sociale et politique de l’alimentation en vue d’agir contre les inégalités alimentaires. L’objectif est de mettre en place une pratique de démocratie alimentaire, inspirée de l’idée de Sécurité sociale de l’alimentation.

Montpellier a été retenue, en 2021 au moment du plan de relance, pour participer, aux côtés de quatre autres territoires, au programme national Territoires à VivreS, porté par cinq réseaux associatifs nationaux (réseau Civam, Vrac France, Réseau Cocagne, UGESS et Secours Catholique-Caritas France). Ce programme cherche à favoriser un accès digne à une alimentation de qualité pour tous, et en particulier pour les plus vulnérables.

Faire de l’alimentation un sujet de démocratie 

« Nous nous sommes inspirés de l’idée de la Sécurité sociale de l’alimentation qui venait tout juste d’émerger. La Caisse commune de l’alimentation, que nous avons créée, est une continuité de ce que nous faisions déjà sur le territoire avec des marchés coopératifs, des épiceries coopératives, et le groupement d’achats Vrac qui étaient très appréciés par les familles », explique Pauline Scherer qui co-pilote l’expérimentation à Montpellier.

L’idée de démocratie alimentaire se trouve au cœur de leur travail. « Le système agroalimentaire est aujourd’hui monopolisé par quelques grands acteurs économiques qui décident de son fonctionnement et de ce que l’on mange. Comment faire de l’alimentation un sujet de démocratie ? Comment les citoyens peuvent ils se réapproprier ces sujets qui se trouvent au carrefour de questions sociales, écologiques, sanitaires et économiques ? », s’interroge la coordinatrice de cette recherche et expérimentation, salariée de l’association Vrac & Cocinas.

L’alimentation est ce qui permet à tout un chacun de se maintenir en vie. Comment la soustraire aux enjeux du marché qui fait des produits alimentaires des marchandise comme les autres, des objets de spéculation et de gains financiers immédiats ?

C’est à la réponse à cette question et à de multiples autres que se sont attelés les membres du Comité citoyen de l’alimentation, l’instance décisionnaire de la Caisse alimentaire commune. Ces 47 personnes, qui se sont portées volontaires pour participer à l’expérimentation, habitent toutes la métropole de Montpellier. Leur rôle ? Gérer les quelques 400 000 euros de budget de la Caisse et définir, de manière démocratique, le mode de fonctionnement de celle-ci, les critères fixant le montant des cotisations des participants et ceux qui ont trait au conventionnement des lieux d’achats alimentaires.

Le budget de la caisse est abondé par des fonds publics (collectivités locales), des fonds privés (des fondations dont la Fondation Daniel et Nina Carasso) et par des cotisations des participants. Les 404 participants cotisent tous, chaque mois, en fonction de leurs moyens. Et reçoivent tous une somme mensuelle de cent euros (ou cent MonA) par foyer qu’ils peuvent dépenser dans un circuit de lieux conventionnés par le Comité citoyen.

D’octobre 2022 à janvier 2023, les membres du Comité citoyen ont été formés, à raison d’une séance toutes les trois semaines, aux enjeux de l’alimentation et de l’action collective. Une de leurs principales missions a ensuite été de conventionner des points de vente après avoir défini un certain nombre de critères. Ceux-ci prennent en compte notamment le respect de l’environnement et de la santé des produits vendus, l’accessibilité et la praticité des commerces, le modèle économique et social de ceux-ci, les conditions de travail de leurs salariés et les relations que ces commerces entretiennent avec les producteurs.

Au total, ont été sélectionnés pour participer à ce circuit conventionné 28 producteurs en vente directe sur des marchés  de plein vent, 12 commerces (épicerie associative, épicerie coopérative, groupement d’achats, supermarché coopératif) et 9 artisans.

Parmi les 404 participants à l’expérimentation figurent 70% de femmes (cette surreprésentation s’expliquerait par le fait que l’alimentation fait partie des activités domestiques encore portées majoritairement par des femmes), 38% de personnes âgées de 25 à 39 ans, 29% de 45-64 ans, et 16% de retraités.

L’effectif total est composé des 47 membres du Comité citoyen, de 274 personnes sélectionnées par tirage au sort, et de 83 autres qui ont été orientées par des partenaires sociaux. Notez que 47% de ces personnes vivent sous le seuil de pauvreté. « C’était un choix du Comité citoyen. Nous souhaitions donner davantage de place à ces personnes qui ne sont, le plus souvent, pas entendues, et qui ont très peu accès à l’espace public », poursuit Pauline Scherer.

Montpellier : comment la sécurité sociale de l'alimentation "change des vies" ?

Une réduction de la précarité alimentaire

La première phase de l’expérimentation, d’une durée de deux ans, s’est achevée, en décembre 2024, par un séminaire de présentation des résultats de celle-ci.

« L’expérience montre que nous avons permis de réduire la précarité alimentaire dans toutes ses dimensions : en agissant sur la quantité d’aliments consommés, sur la qualité de ceux-ci, et aussi sur la dignité retrouvée des personnes», analyse Pauline Scherer.

La sécurisation d’un budget mensuel de 100 euros a permis, en effet, de réduire de 50% la précarité alimentaire quantitative et de 28% la précarité qualitative, souligne le Rapport final de recherche-action. Le bénéfice de l’expérimentation a été, évidemment, plus net pour les personnes vivant seules que pour les familles, un « budget » mensuel de 100 euros étant versé à chaque foyer, quelque-soit sa composition

L’expérimentation a rendu possible aux bénéficiaires de s’approvisionner dans d’autres types de commerces que les grandes surfaces (42% des participants ont ainsi réduit leurs achats dans la grande distribution) et aussi de choisir leur alimentation. Elle leur a permis d’avoir accès à des fruits et légumes frais, qui leurs étaient auparavant inaccessibles en raison de leur coût. De consommer des produits de consommation courante de meilleure qualité, comme de la bonne huile d’olives, du fromage frais ou du poisson. Et aussi de choisir ce qui leur plaît et ainsi de se remettre à cuisiner et à inviter des proches à manger chez eux.

La MonA leur a donné l’opportunité d’accéder aussi à des produits biologiques et locaux. Au total, 82% du budget dépensé en MonA a concerné des produits bio. Une évolution perçue par nombre d’entre eux comme une amélioration significative de leur alimentation, les produits bio étant associés à des aliments plus sains et meilleurs pour la santé.

Ce type d’achats revêt pour nombre d’entre eux une dimension symbolique. « J’ai l’impression d’être riche », glisse une expérimentatrice qui s’est autorisée à franchir le pas et à fréquenter des points de vente, la Biocoop notamment, caractérisés par une forte présence des classes moyennes et supérieures. « Jamais, je ne serais rentrée à la Biocoop pour faire mes courses. Maintenant, c’est une habitude », pointe une autre expérimentatrice qui s’identifie à la classe populaire et qui jugeait auparavant leurs produits « inabordables ». La MonA a été décrite par nombre d’utilisateurs comme « une aide », « une béquille » dans une démarche de changement des pratiques alimentaires.

 

Des freins géographiques qui perdurent

Les freins économiques à l’achat de produits de qualité ont été en partie levés. Mais pas, en revanche, les freins géographiques.

« En fonction du quartier dans lequel vous habitez, vous n’avez pas accès à la même offre alimentaire. Nous souhaiterions pouvoir agir à l’avenir sur les environnements alimentaires des quartiers. Dans celui de La Paillade, par exemple, on ne trouve pas de Biocoop. Celles-ci sont surtout concentrées dans le centre-ville de Montpellier. A La Paillade , on trouve plutôt des snacks, des kebabs et des épiceries discounts », détaille Pauline Scherer qui dit vouloir travailler, à l’avenir, sur le développement de lieux conventionnés dans les quartiers périphériques.

Un autre des enseignements majeurs de l’expérimentation est qu’il est possible de faire évoluer les pratiques en misant sur des dynamiques d’éducation populaire. Celle-ci montre aussi que les femmes et hommes engagés au sein du Comité citoyen de l’alimentation sont sortis « grandis » de leur mission, en ayant développé de la confiance en eux et un sentiment de légitimité.

« La Caisse alimentaire commune de Montpellier répond également à une autre problématique de notre époque qui est celle de la crise démocratique. Nos initiatives locales, populaires et bottom up, montrent que l’on peut faire de la politique autrement et que cela se traduit par des résultats positifs », insiste Pauline Scherer.

La seconde phase de l’expérimentation de la Caisse débute en ce début d’année 2025 pour une durée de cinq ans. Celle-ci est soutenue, cette fois ci, par le programme TerrAsol, financé par la Banque des territoires. Un plus grand nombre de participants sera associé à l’expérimentation et ceux-ci disposeront d’un budget alimentaire plus élevé (autour de 180 euros par foyer).

« Je constate qu’il y a un intérêt croissant d’une partie de la population et des élus pour la démocratie alimentaire. Il y a trois ans, quand nous avons lancé notre expérimentation, personne ne parlait de la Sécurité sociale de l’alimentation. Aujourd’hui, il y a une quantité de projets qui essaient de se lancer un peu partout en France », pointe l’animatrice du poisson pilote montpelliérain.

 

Eric Tariant

 

Pour aller plus loin :

Lire le Rapport final de recherche-action de démocratie alimentaire de la Caisse alimentaire commune de Montpellier. Décembre 2024. Et le Livret pédagogique pour prise en main politique : https://tav-montpellier.xyz/?PagePrincipale